Sempervivophilia ( Menu français )

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Sempervivophilia

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A propos de la nomenclature > Aperçu historique

Aperçu historique et état de la nomenclature

" La botanique est l'art de dessécher les plantes entre des feuilles de papier brouillard et de les injurier en grec et en latin." (Alphonse Karr 1808-1890)


Cette citation bien connue, d'un auteur lui-même quelque peu versé dans cet "art", est bien plus qu'un simple mot d'esprit, car elle définit assez bien l'image que donnaient d'eux-mêmes les botanistes de la fin du siècle dernier. Ainsi, parmi eux nombreux sont ceux à s'être (hélas ? ) particulièrement intéressés au genre Sempervivum. Mais en botanique, comme en bien d'autres domaines, les modes passent, et assez rares sont ceux à y avoir porté un réel intérêt depuis, et, dans ce cas, souvent seulement pour ajouter une brique de plus à un édifice chancelant. Encore plus rares sont ceux qui ont essayé d'avoir une vue globale et synthétique de l'ensemble de ce genre.

Une bonne partie de la nomenclature est donc restée quasiment en l'état depuis cette période de rage nomenclaturale, la botanique de la fin du XIXème siècle semblant n'avoir eu comme seule raison d'être que de décrire encore et toujours plus d'espèces nouvelles dans tous les domaines.

Ce gros travail de description et d'inventaire était certes un préalable nécessaire, mais il est cependant dommage qu'il fût une fin en soi, sans guère de tentative pour aller au-delà ou prendre du recul par rapport aux données ainsi accumulées. Ces pratiques aboutirent vite à une compétition acharnée entre les auteurs, à celui qui afficherait le plus long "tableau de chasse", et aujourd'hui encore les nomenclatures gardent les traces de ces joutes descriptives...

Les publications frénétiques de la plupart de ces auteurs initiaux ont donc multiplié déraisonnablement le nombre de taxons dans le genre Sempervivum, certains créant les espèces "à la louche". Les principaux responsables en sont Messieurs Alexis Jordan & Jules Fourreau (on s'en serait douté ! ) de Lyon, Martial Lamotte de Clermont-Ferrand, C.B. Lehmann & G. Schnittspahn de Darmstadt, Jeanbernat & Timbal-Lagrave de Toulouse, et quelques autres moins connus...

Tous ces prolifiques auteurs pouvaient sans sourciller décrire une ou plusieurs espèces nouvelles à partir de chaque aplomb rocheux, et certaines de leurs diagnoses et descriptions, bien que souvent encombrées de détails insignifiants et subjectifs, ne brillaient paradoxalement pas toujours par leur précision ni leur rigueur globale... Et surtout, chacun ignorait avec une condescendance appuyée les travaux de l'autre (mais cela a-t-il vraiment changé ?... ) et rebaptisait ainsi pour son propre compte des plantes maintes et maintes fois décrites.


Alexis Jordan
(1814-1897)

Bien que commençant à être connues à l'époque, la réalité et l'importance des phénomènes d'hybridation naturelle (et a fortiori d'introgression de caractères) étaient fortement négligées voire totalement ignorées, si ce n'est farouchement niées, et la nature dynamique de la notion d'espèce était encore loin d'être assimilée. Non contents de multiplier les dénominations à l'infini, certains, comme Rouy & Camus [ Flore de France VII (1901) ], changeaient d'autorité une grande partie de celles reconnues et plus ou moins laborieusement consacrées par l'usage et, sans doute pour augmenter un peu plus cette pagaille, en utilisant parfois des conventions nomenclaturales assez personnelles...

Cependant certaines voix s'élevèrent contre ce fouillis nomenclatural inflationniste. Elles nous paraissent aujourd'hui la simple voix du bon sens et leur propos reste toujours d'actualité, mais elles furent à l'époque largement couvertes par celles plus prestigieuses des "Maîtres". Ainsi Henri Loret évoquait-il à propos des hybrides de Sempervivum baptisés et rebaptisés à tort et à travers :

" ... une effrayante synonymie qui réclame pour l'étude des mots un temps précieux qu'on emploierait bien plus utilement à l'étude des faits." in Bulletin de la Société Botanique de France (1858) ]

L'Abbé Dulac stigmatisait ainsi avec humour le plus célèbre, sans doute le plus prolifique, et certainement le plus fascinant des "Maîtres" de la botanique de cette époque :

"Dieu créa les plantes le troisième jour : Alexis Jordan lui, crée tous les jours..." [ Mélanges Botaniques (1886) ]

Le résultat de tous ces travaux n'est qu'un inextricable fouillis accumulé au coup par coup, sans aucune structuration ni vision d'ensemble, un vrai cauchemar de botaniste fiévreux, un galimatias marécageux dans lequel, faute d'une révision globale, il est difficile, encore aujourd'hui, de ne pas s'embourber.

Malheureusement, en réaction aux outrances de leurs prédécesseurs, les botanistes "modernes" ont tendance à faire un peu trop vite table rase de ces travaux de "compteurs de poils", oubliant trop souvent qu'il n'y avait pas forcément parmi eux que des imbéciles prétentieux, et que l'un des premiers objectifs d'un système nomenclatural global est sa cohérence. Pour résoudre un problème il est préférable de le reprendre à zéro plutôt que de le nier !

C'est pourtant l'attitude généralement adoptée vis-à-vis du genre Sempervivum, car sa systématique pose un réel problème dès que l'on dépasse le cadre des grandes espèces linnéennes (cadre lui-même initialement confus et incertain mais qui s'est clarifié par l'usage). Ainsi il est significatif de cet état d'esprit que la plus récente des flores de France [ Guinochet & Vilmorin, Flore de France, CNRS, V (1984) ], ne prenne en compte que quatre taxons pour ce genre et pour cette zone, alors qu'elle nous propose moult et moult taxons de différents niveaux, et plus ou moins bien différenciés et différenciables, dans bien d'autres genres. Sachant que la plupart des fétuques, pour prendre un exemple bien connu, sont totalement indiscernables sans un microscope associé à un oeil sérieusement entraîné (et ni moi ni personne ne met en doute leur individualité, qui, pour nombre d'entre elles, semble bien établie et démontrée), la nomenclature qu'elle propose peut donc paraître beaucoup plus incohérente, bien que plus valide et réaliste, que celle proposée par un Jordan et consorts, si décriés et négligés actuellement.

Celui-ci et ses émules n'appliquaient pas la démarche devenue classique consistant, à partir d'un groupe général, à le subdiviser en espèces, par le biais d'individus-type représentatifs. Mais partant d'un individu quelconque, ils regroupaient les individus semblables en "espèces" homogènes, en s'arrêtant à la plus infime divergence morphologique, pourvu qu'elle soit stable et constante, ceci devant normalement être démontré par étude et reproduction en culture uniforme. En réalité, un individu unique leur suffisait amplement à définir une espèce si sa descendance maintenait à l'identique quelques infimes caractères distinctifs, supposés spécifiques alors qu'ils ne caractérisaient souvent qu'une lignée ainsi artificiellement isolée, et encore...

S'opposant au Lamarckisme et imprégnés de fixisme, Jordan et ses apôtres négligeaient non seulement toute notion de phylogenèse, ce qui se comprend au vu de leurs conceptions créationnistes, encore courantes à cette époque, mais également toute possibilité de variabilité intraspécifique. Le principe de l'"immutabilité des types spécifiques" étant élevé au rang de dogme, l'espèce était donc considérée comme l'élément de base invariable, et par conséquent insécable, de tout le système. Les taxons infraspécifiques disparaissaient de fait, et la possibilité de leur maintien dans la nature voire de leur existence était même farouchement niée par certains. On conçoit la pagaille que peut apporter un tel point de vue appliqué à un groupe aux morphotypes aussi variables que le genre Sempervivum ! Il est malheureusement toujours plus facile de mettre en évidence des divergences que des convergences...

Avec le recul du temps et les connaissances accumulées au fil de celui-ci, la critique des théories et des pratiques de nos prédécesseurs est bien sûr aisée. Aussi, pour leur décharge, il ne faut pas oublier qu'à cette époque les communications et les déplacements étaient bien loin de s'effectuer avec leur facilité et leur rapidité actuelles, surtout en ce qui concerne les régions montagneuses. Ce qui ne nous semble aujourd'hui qu'une petite balade représentait en fait pour eux une réelle, longue, difficile et coûteuse expédition. Ces anciens botanistes travaillaient donc pour la plupart "au jardin" à partir de plantes récoltées par d'autres qu'eux-mêmes, et, par conséquent, sans pouvoir apprécier in situ l'éventail de la variabilité des plantes qu'on leur adressait, ni la représentativité réelle de celles-ci dans leurs populations d'origine (un collecteur aura toujours tendance à récolter les individus aberrants du groupe ou ses variants extrêmes). Ils devaient donc souvent baser leurs conclusions sur un exemplaire unique hors de son contexte. Il n'est pas exagéré de dire que nombre de ces distingués botanistes connaissaient fort bien les plantes mais fort peu leurs milieux naturels... De plus, la comparaison avec les taxons déjà décrits s'effectuait souvent à partir d'exemplaires d'herbiers. Or l'on sait la piteuse apparence que prennent les exsiccata de ces juteuses et coriaces plantes que sont les Joubarbes, particulièrement rebelles à cette méthode d'archivage... Néanmoins il est une chose pour laquelle on peut difficilement leur trouver quelque excuse, c'est, au moins pour les plus célèbres d'entre eux, le côté définitif et absolu de beaucoup de leur théories et affirmations, l'absence totale de remise en question de leurs conclusions, oubliant en cela que le doute éclaire le chemin de la science dans la nuit des certitudes...

Le résultat, resté partiel, de leur démarche est inutilisable (au sens de l'outil) et inutile (au sens de la connaissance), par l'épouvantable inflation taxinomique ainsi produite, et qui a rapidement causé sa chute dans un semi-oubli. Il est cependant assez cohérent, si l'on fait abstraction de l'absence de structuration supra-"spécifique". Il n'est pas évident que la Flore de France (l.c.), avec ses quatre taxons pour le genre Sempervivum, le soit actuellement autant. Elle ne pourrait l'être qu'en diminuant parallèlement et drastiquement la nomenclature d'un grand nombre d'autres genres. Cette incohérence est d'autant plus manifeste que la principale originalité du dit ouvrage est de fourmiller d'indications phytosociologiques, qui, bien que leur réalité reste controversée, vont normalement de pair avec une prise en compte particulièrement attentive des écotypes. Cette remarque pourrait certainement s'appliquer à d'autres groupes de végétaux du même ouvrage, et... à bien d'autres ouvrages. Reconnaissons cependant à cette Flore un effort global et méritoire de lutte contre la "pulvérisation" de certains genres et espèces, mais qui dans ce cas dépasse son but.

Par incohérence, il faut entendre ne pas s'efforcer de donner à chaque rang taxinomique la même valeur d'un groupe à l'autre. Ce but est bien sûr une pure asymptote, mais dans l'oubli duquel la systématique perd trop souvent son rôle d'outil pour devenir une fin en soi, un simple jeu intellectuel de peu d'intérêt. La systématique de tout groupe animal, végétal ou fongique, ne peut se concevoir à terme que par rapport à un, illusoire, évolutif, et constamment remanié, système global et naturel, en fonction duquel seulement elle prendrait une signification. Cette perte progressive de cohérence des nomenclatures va de pair avec la dispersion croissante des compétences dans tous les domaines, l'hyperspécialisation, la perte d'une vue générale, la multiplication des échelles individuelles via de doctes monographies, les travaux généraux n'étant souvent que de serviles compilations des précédentes.

Si donc actuellement, la tendance des botanistes modernes pour l'appréhension du genre Sempervivum est à des regroupements et des abandons drastiques des multiples anciens taxons, il serait en fait plus exact de préciser que cette attitude "synthétique" trouve ses limites au Bosphore... En effet la liste des taxons anatoliens, arméniens, caucasiens, et nord-iraniens, de connaissance souvent plus récente et donc moins bien recensés et moins étudiés (et parfois géopolitiquement moins étudiables... ) que leurs cousins européens s'allonge peut-être un peu trop, et il n'est pas impossible que l'on soit en train de répéter avec la proche parenté de S. ruthenicum et de S. armenum, ou autres, les mêmes erreurs qu'avec le groupe du S. tectorum autrefois. Cycles récurrents des cheminements de la Pensée ou éternels besoins de satisfaction de l'Ego ?

NB : Ainsi, une grande partie des espèces caucasiennes décrites, ne le sont que d'une unique localité, ces localités étant généralement signalées du seul Caucase central. Cela ne fait que refléter l'extrême maigreur des voies de communication traversant ou pénétrant cette chaîne, et la carte de la plupart de ces stations se superpose ainsi aux extrémités de l'arborescence des routes entre Tbilissi et Vladikavkaz...

Que pourrait ou devrait donc être les moyens d'une approche nomenclaturale actualisée et rigoureuse du genre Sempervivum ? :

- Prise en compte de l'importance particulièrement marquée des divers mécanismes de variation énoncés par ailleurs.

- Prise en compte de l'importance de l'hybridation et des introgressions de caractères, ainsi que de l'autonomisation de certains hybrides.

- Nécessité d'associer études de terrain et mise en culture contrôlée : étude de la fixité des caractères des hybrides supposés, reconnaissance des accommodats.

- Nécessité des comptages chromosomiques, pour dépister les origines hybrides et préciser la phylogenèse (importance probable de l'allopolyploïdisation dans la genèse d'un grand nombre d'espèces du genre).

- Utilité des techniques de la biosystématique et de la phytosociologie (pour la reconnaissance des écotypes), du fait de l'habitat étendu et parfois nettement contrasté de certaines "espèces" générales.

- Rester modeste dans ses ardeurs littéraires : le but est de cerner les limites de taxons et leurs rapports et affinités réciproques, non de gonfler un peu plus l'IPNI ! L'abondante nomenclature existante devrait fournir un réservoir suffisant de dénominations légitimement utilisables...

Bref, un travail considérable et de longue haleine, car la majeure partie de celui-ci est pratiquement à reprendre à zéro. Il faudra donc que tout amateur lambda s'intéressant à ce genre se contente encore longtemps de l'état actuel des replâtrages d'une nomenclature confuse et en grande partie désuète, et se forge sa propre opinion sur le capharnaüm que celle-ci constitue. (voir l'Explorateur nomenclatural)

Après cette démolition en règle de la valeur des travaux anciens traitant de Sempervivum, réhabilitons néanmoins l'un d'eux (bien qu'il soit relativement récent parmi les "anciens", reconnaissons-le) : 'An account of the Sempervivum group' de R.L. Praeger (1932), qui, bien qu'assez incomplet au vu des connaissances actuelles, mérite une grande attention du fait de sa capacité de synthèse critique et de la clarté du propos. Cet ouvrage reste encore à ce jour le "classique" de la littérature du genre.


Robert Lyod Praeger
(1865-1953)

 

 

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