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La Joubarbe et l'Homme

La Joubarbe et l'Homme, une vieille histoire d'amour...


 Sommaire :

1. Les premières mentions

1.1. Remarques sur la littérature classique

1.2. Théophraste

1.3. Columelle

1.4. Dioscoride

1.5. Pline l'Ancien (ou le Naturaliste)

1.6. Palladius

2. Bref historique

2.1. Les Joubarbes, plantes magiques protectrices

2.1.1. La période antique et l'Antiquité tardive

2.1.2. Le Haut Moyen-age

2.1.3. Les fondements de ces croyances

2.2. Les Joubarbes, plantes utilitaires

2.3. Les Joubarbes, plantes médicinales

2.4. Les Joubarbes, plantes ornementales

2.4.1. Au fil du temps

2.4.2. Les joubarbes et le jardinier d'aujourd'hui


1. Les premières mentions

Celles-ci sont fort anciennes puisqu'il est déjà fait mention de ces plantes chez les auteurs classiques de l'antiquité.

1.1. Remarques sur la littérature classique

Identifier précisément les plantes citées dans les textes de cette époque se révèle difficile et incertain. Cela tient essentiellement au fait que ces anciens auteurs regroupaient sous des appellations identiques des plantes que non seulement la botanique moderne sépare nettement mais aussi le sens commun moderne... Ces auteurs anciens étaient évidemment tout aussi capables que nous de les différencier mais leur vision du monde vivant était très différente de la nôtre. En effet, durant l'antiquité et le moyen-âge, le principal critère d'identification, et donc de classement, des plantes n'était pas comme aujourd'hui le rapprochement de leurs aspects morphologiques détaillés, mais leur seule taille (d'une part les arbres et d'autre part les plantes herbacées) et surtout l'usage qui pouvait en être fait par l'Homme (plantes médicinales, aromatiques, nourricières, vénéneuses, etc. ). Des plantes d'aspect très éloigné pouvaient donc se retrouver dénommées par un même terme, du fait qu'elles avaient les mêmes propriétés et qu'elles s'utilisaient de la même façon et/ou dans le même but.

Ainsi, aucune distinction n'était faite dans l'esprit des auteurs classiques entre les sedums (au sens moderne) et les Joubarbes, hormis parfois la nuance de la taille ; cette absence de distinction perdurera d'ailleurs plus ou moins jusqu'à Linné (et même après pour les appellations populaires). De plus, les formulations descriptives utilisées par ces auteurs sont souvent peu claires, peu précises et sujettes à ambiguïté. Ce phénomène a certainement été aggravé par le fait que les textes classiques sont parvenus jusqu'à nous sous la forme de manuscrits maintes fois copiés et recopiés par des personnes ne comprenant pas toujours tout ce qu'elles lisaient et recopiaient, d'où accumulation d'erreurs, de "corrections" inopportunes, et variantes multiples pour certains passages, etc.

Quand on évoque un texte d'un auteur classique, il est souvent plus exact de parler d'un texte attribué à tel ou tel auteur. L'attribution traditionnelle de quelques documents classiques a ainsi été récemment remise en cause, essentiellement sur la base d'études stylistiques. Certains parmi ceux-ci citaient les Joubarbes et doivent donc dorénavant être considérés comme apocryphes, d'auteur inconnu, et vraisemblablement comme trouvant leur origine au moyen-âge. L'attribution des quelques documents qui sont cités plus bas ne semble cependant pas devoir être remise en question.

Il faut bien reconnaître que la consultation de ces documents anciens présente, du moins pour ce qui concerne les Joubarbes, un intérêt beaucoup plus historique que botanique. Toutefois, le fascinant plaisir de la lecture des premières traces connues de ces plantes (et de bien d'autres !) dans la connaissance humaine, doit inciter le lecteur à aller consulter quelques-uns de ces textes (qu'il ne comprenne rien au Latin et au Grec ancien est certes une perte, mais minime, les ouvrages de lettres classiques étant pratiquement toujours munis d'une traduction et d'abondantes notes et commentaires).

 Voici donc quelques-uns de ces témoignages des origines :

1.2. Théophraste

Tyrtamos dit Théophraste, philosophe et naturaliste grec d'Eresos, 370-285 avt JC, disciple d'Aristote, auquel il succéda à la tête du Lycée d'Athènes.

Dans PERI PHYTON ISTORIA (Recherches sur les plantes) au Livre I, X, 4, cet auteur cite parmi les plantes à feuilles épaisses l'aeizoon. A noter que ce terme est le strict équivalent de "Sempervivum" en latin. Au Livre VII, XV, 2, il détaille un peu plus l'aeizoon : une plante persistante succulente aux feuilles oblongues et lisses, croissant sur les rebords, les sommets terreux des murs et dans les accumulations de terre sur les toits de tuiles. L'identification de la plante de Théophraste avec une Joubarbe affine à Sempervivum tectorum est la plus probable, mais ne se limite sans doute pas à celle-ci.

1.3. Columelle

Junius Moderatus Columella, agronome romain du 1er siècle avt/apr. JC.

Dans le Livre XI, 3, 61-63, l'auteur préconise pour lutter contre les parasites des plantes, et particulièrement contre les chenilles, le jus de Sedum. Il se réfère pour cela à une prescription de Démocrite, philosophe grec du 5ème siècle avt JC., dont le texte original à ce sujet reste encore à ce jour inconnu. Rien ne distingue sous cette appellation les Joubarbes et les sedums au sens moderne.

1.4. Dioscoride

Pedianos Dioscorides, médecin d'Anazarba en Cilicie, au SE de l'Anatolie, vers 50 apr. JC.

Dans le Livre IV, 88-89, l'auteur décrit deux espèces d'aizoon. Le grand aizoon aux tiges d'une coudée ou plus, de l'épaisseur d'un pouce, luisantes avec des cicatrices, aux feuilles luisantes allongées, les inférieures étalées, les supérieures érigées ; il pousse dans les montagnes et dans des pots, il est parfois planté sur les maisons. Le petit aizoon pousse sur les murs et les rocailles, il a de nombreuses tigelles de petites feuilles rondes et pointues, une tige florale terminale longue d'une palme et munie d'une ombelle de menues fleurs jaunes. Dioscoride évoque aussi la possibilité d'une troisième espèce d'aizoon, aux feuilles plus larges et velues et qui croît dans les rocailles.

La première plante citée évoquerait Sempervivum tectorum s'il n'y avait la mention de cicatrices foliaires sur la tige, ce qui évoque plutôt Aeonium arboreum, auquel elle a d'ailleurs été assimilée. Il n'est en fait pas impossible que Dioscoride englobe ces deux plantes sous une même dénomination. Même si la deuxième plante a été interprétée comme pouvant être Sempervivum tectorum, il est néanmoins plus probable qu'il s'agisse d'un Sedum du groupe altissimum-reflexum (série Rupestria Berger). La troisième plante a été considérée comme un Sedum (ou Rosularia) pileux (S. hirsutum par ex.) mais il n'est pas impossible que Dioscoride, originaire d'Asie mineure et de culture hellénique, ai eu connaissance de certaines Joubarbes pileuses anatoliennes ou balkaniques.

1.5. Pline l'Ancien (ou le Naturaliste)

Plinius Secundus (23-79 apr. JC.) naturaliste romain , qui nous a laissé une oeuvre monumentale : Historia Naturalis. Une grande partie de la terminologie botanique est directement issue des écrits de cet auteur, qui ont eu valeur de référence pendant les siècles qui suivirent, jusqu'à la Renaissance. Pline a surtout été un compilateur exhaustif des ouvrages connus de son temps, et un certain manque de sens critique dans les reports qu'il effectuait, voire une certaine incompréhension de ceux-ci, lui a souvent été reproché, à tort ou à raison...

- Dans H.N. Livre XXV, 160-161, Pline décrit parmi les plantes connues à son époque les deux espèces d'aizoon dont il latinise l'appellation en aizoum : le grand aizoon et le petit aizoon. Le grand dépasse une coudée de haut et possède des rosettes de feuilles lancéolées larges comme un pouce et épaisses, les externes étalées, les internes érigées. Le petit est haut d'une palme et possède des feuilles succulentes pointues et étroites. Le grand se cultive en pot, le petit est présent sur les murs et les décombres et les deux se trouvent sur les toits.

Les descriptions de Dioscoride et de Pline sont très proches et les plantes décrites par ce dernier ont donc été assimilées à Aeonium arboreum pour le grand aizoon et à l'association de Sempervivum tectorum et de Sedum ser. Rupestria pour le petit aizoon. Il est cependant important de noter que Pline ne reprend ni la notion de tige avec des cicatrices foliaires pour le premier ni la notion de petites fleurs jaunes pour le second, ce qui a été considéré comme un manque de précision par rapport à Dioscoride dont Pline aurait repris les descriptions. En fait, cela n'est peut-être pas fortuit et il n'est pas impossible que les deux auteurs ne mettent pas tout à fait la même chose sous des appellations identiques. Si le grand aizoon de Dioscoride est probablement Aeonium arboreum, celui de Pline est peut-être Sempervivum tectorum, et si le petit aizoon de Dioscoride est probablement un Sedum, celui de Pline semble être un cadre plus flou englobant sans doute certains sedums mais aussi des Joubarbes. Comment interpréter autrement cette indication curieuse et obscure "trithales, quia ter floreat" "à trois tiges parce qu'il fleurit trois fois" sinon comme une formulation confuse et ambiguë (ou modifiée-"corrigée" ultérieurement à la recopie par certains scribes ne la comprenant pas) pour une plante "qui fleurit au bout de trois cycles et meurt" ce qui, associé aux autres éléments cités, définirait assez bien une Joubarbe.

- Dans H.N. Livre XIX, 179-180 Pline décrit divers remèdes connus pour lutter contre les parasites des cultures. Parmi ceux-ci on retrouve la décoction de Sedum, déjà citée par Columelle mais sans précision par celui-ci de la nature exacte de ces plantes. Cette fois Pline précise que ce groupe de plantes est celui dont il a précédemment parlé sous l'appellation d'aizoon. Comme il a été signalé plus haut, il peut donc aussi bien s'agir de Joubarbes que de sedums au sens moderne, et il semble même que, dans l'esprit de l'auteur, l'usage de l'un ou l'autre des aizoi pour la décoction soit indifférent. Cette décoction est utilisée curativement contre les chenilles sur les choux envahis et préventivement par trempage des graines avant le semis.

1.6. Palladius

Rutilius Taurus Aemilianus Palladius, agronome romain du 4ème siècle apr. JC.

Dans son Traité d'agriculture, Livre I, XXXV, 3, Palladius conseille, comme Pline avant lui, le trempage des graines dans du jus de Sempervivum pour lutter contre les chenilles.

Cet ouvrage semble être la première mention connue du terme "Sempervivum" dans la littérature, ce qui, incidemment, invalide les pseudo-étymologies plus modernes et souvent farfelues de ce terme, que l'on peut lire ici et là. Ce terme semble donc n'être qu'une traduction littérale en Latin du terme grec aeizoon/aizoon.

2. Bref historique

Comme nous venons de le voir, l'utilisation par l'Homme et une certaine mise en culture de ces humbles plantes remontent au moins à la période antique, avec cependant quelques incertitudes liées aux difficultés de reconnaître l'exacte nature des plantes citées par les auteurs classiques, problème qui n'est d'ailleurs pas propre aux Joubarbes.

Plus tard, dès le Haut-moyen-âge, les Joubarbes furent cultivées en partie comme plantes aux vertus protectrices contre la foudre. Un usage d'ordre magique et protecteur a donc été de longue date plus ou moins conjoint à un usage médicinal et utilitaire de ces plantes, usages dont nous parlerons plus loin.

S. tectorum en culture

Cette paysanne roumaine est très fière de l'énorme touffe de joubarbe qui orne son toit et qu'elle connaît là depuis qu'elle a l'âge de se souvenir.

Cette plante est S. tectorum §murale, une très ancienne forme cultivée que l'on retrouve dans toute l'Europe en culture traditionnelle en milieu rural. Son origine se perd dans la nuit des temps et trouve ses racines dans les usages et croyances liées à ces plantes.

 

2.1. Les Joubarbes, plantes magiques protectrices

La dénomination française, fort ancienne et cependant toujours en usage, de "Joubarbe", ainsi que d'autres appellations voisines ou dérivées, est directement liée à cette croyance en des propriétés protectrices contre la foudre. Ce terme est en effet la francisation directe du Latin médiéval Jovis barbam, c.à.d. "barbe de Jupiter", ce dieu étant traditionnellement associé à la foudre dans l'antiquité.

A noter que, pour des raisons philologiques qui sortent du cadre de ce document, le vocable Joubarbe dérive de cette forme accusative Jovisbarbam utilisée nominativement et non du nominatif Jovisbarba.

2.1.1. La période antique et l'Antiquité tardive

Il est intéressant de noter qu'aucun auteur antique ne semble avoir indiqué de rapport entre les Joubarbes et la foudre et/ou Jupiter/Zeus.

Cette relation, attestée par les appellations postérieures de ces plantes dans les langues latines et germaniques et leurs usages dans les zones concernées doit donc trouver son origine dans l'antiquité tardive et le début de l'époque médiévale (NB : la distinction traditionnelle de l'une et de l'autre, marquée par le renversement en 476 du dernier "empereur" d'Occident est historiquement et culturellement assez artificielle). Cette période charnière troublée qui précède et suit la chute de l'Empire Romain d'Occident est marquée par l'expansion des cultures germaniques en zone antérieurement romanisée. Il n'est donc pas impossible que cette croyance ait une origine germanique, avec une assimilation secondaire de divinités telles que Thor à Jupiter lors des implantations barbares en zones romanisées et du brassage des cultures et croyances qui a suivi. D'ailleurs la relation des Joubarbes avec la foudre et le tonnerre est très nette dans les langues germaniques (nombreux mots composés à partir de Donner - tonnerre...) et on trouve même "Donarsbart". Or Donar est une ancienne référence directe à Thor, il s'agissait du nom usuel de ce dieu dans les régions germaniques du Sud (M. Werner in litt.). On retrouve donc le strict parallèle entre "barbe de Jupiter" et "barbe de Thor". Un auteur signale également une appellation anglaise ancienne de Thor's beard (barbe de Thor) parallèlement à Jupiter's beard : Grieve M., A Modern Herbal (1931) . Il serait intéressant d'en savoir plus sur la réalité de cette appellation et ses sources.

Un certain degré d'assimilation de Thor à Jupiter a même précédé les invasions barbares dans les régions du limes germanicus. Ainsi, entre Rhin et Danube, on a retrouvé plusieurs exemplaires d'un type curieux de "colonne de Jupiter" où celui-ci est représenté à cheval et terrassant un géant, or ce type de représentation n'appartient pas à la mythologie latine mais germanique. Ce cavalier terrassant un géant c'est Thor, ici assimilé à Jupiter. Ce genre d'assimilation n'est pas pour étonner puisque, aux époques tardives, les légions chargées de protéger le limes contre les invasions germaniques étaient souvent elles-mêmes composées de germains, et la romanisation des populations locales n'était que partielle. Les cultures et croyances se sont donc localement interpénétrées plus qu'affrontées.

Colonne de Jupiter.

Jupiter/Thor est ici figuré à cheval et terrassant un géant entre les membres antérieurs de sa monture.

Cette tête de colonne est une reconstitution à partir de débris fragmentaires et réalisée en concordance avec d'autres monuments du même type retrouvés dans cette région du limes.
[Villa rustica, Hechingen-Stein, en Jura Souabe (Bade-Würtenberg) ].

L'hypothèse d'une origine germanique de la relation de ces plantes avec la foudre et Thor/Jupiter est donc très probable.

2.1.2. Le Haut Moyen-age

L'association du nom vulgaire de ces plantes à la foudre et/ou à Jupiter se retrouve donc dans de nombreuses langues latines et germaniques, et quelques autres (cf. appellations vernaculaires). Une telle convergence voire une telle homogénéité des dénominations vernaculaires d'une plante sur une si vaste zone est, sinon exceptionnelle, du moins suffisamment rare pour poser interrogation. Ce fait trouve peut-être en partie son origine dans l'ampleur géographique de l'ancien empire de Charlemagne (romain-germanique).

On sait en effet que Charlemagne ordonna par le Capitulare de villis (Capitulaire De Villis, 812, peut-être antérieur) l'usage de ces plantes pour la protection des biens et domaines impériaux. Le terme de Capitulaire désignait à l'époques un édit du prince ayant force de loi. Le Capitulaire De Villis, dont voici le texte concerné (capitule LXX - 70), énumère les plantes qui devaient être cultivées :

"LXX - Volumus quod in horto omnes herbas habeant: id est lilium, rosas, fenigrecum, costum, salviam, rutam, abrotanum, cucumere, pepones, cucurbitas, fasiolum, ciminum, ros marinum, careium, cicerum italicum, squillam, gladiolum, dragantea, anesum, coloquentidas, solsequiam, ameum, silum, lactucas, git, eruca alba, nasturtium, parduna, puledium, olisatum, petresilinum, apium, levisticum, savinam, anetum, fenicolum, intubas, diptamnum, sinape, satureiam, sisimbrium, mentam, mentastrum, tanazitam, neptam, febrefugiam, papaver, betas, vulgigina, mismalvas, malvas, carvitas, pastinacas, adripias, blidas, ravacaulos, caulos, uniones, britlas, porros, radices, ascalonicas, cepas, alia, warentium, cardones, fabas maiores, pisos Mauriscos, coriandrum, cerfolium, lacteridas, sclareiam. Et ille hortulanus habeat super domum suam Iovis barbam.
De arboribus volumus quod habeant pomarios diversi generis, pirarios diversi generis, prunarios diversi generis, sorbarios, mespilarios, castanearios, persicarios diversi generis, cotoniarios, avellanarios, amandalarios, morarios lauros, pinos, ficus, nucarios, ceresarios diversi generis. Malorum nomina: gozmaringa, geroldinga, crevedella, spirauca, dulcia, acriores, omnia servatoria; et subito comessura; primitiva. Perariciis servatoria trium et quartum genus, dulciores et cocciores et serotina.
"

Comme pour tous les textes du Haut Moyen-age, il existe une part d'incertitude dans la corrélation entre les noms employés dans le Capitulaire De Villis et les plantes que ces noms désignaient à l'époque. Cependant, dans le cas de Iovis barbam, cette incertitude est minime et la corrélation avec les Joubarbes au sens moderne peut être établie du fait de l'indication de l'usage de cette plante :

"... Et ille hortulanus habeat super domum suam Iovis barbam..."
"... Et que le jardinier ait sur sa maison une Joubarbe...".

Il est intéressant de remarquer qu'il s'agit de la seule plante du Capitulaire De Villis dont l'usage soit ainsi précisé, les autres plantes n'étant qu'énumérées. Ceci ne peut que démontrer l'importance que le fait de planter des Joubarbes sur les toits avait dans l'esprit du rédacteur de ce texte.

Cette auguste décision n'est bien sûr pas à l'origine de cet usage, et des croyances qu'elle sous-entend. Elle en serait plutôt la conséquence. Cependant, elle constitue peut-être l'un des éléments de la diffusion de cette pratique et, pour le moins, témoigne de la place de celle-ci dans les usages et croyances de ces époques anciennes.

2.1.3. Les fondements de ces croyances

On plaçait donc ces plantes sur les toits, alors souvent en chaume ou autre couverture végétale, où elles se maintenaient sans aucun soin et se naturalisaient fort bien. On pensait qu'ainsi elles protégeraient l'habitation de la foudre et de l'incendie. Les lointaines origines et justifications de cette croyance sont difficiles à interpréter. Cependant, il n'est pas inutile de rappeler que l'utilisation traditionnelle des plantes, et les croyances qui y étaient associées, tiraient autrefois leur fondement de trois éléments distincts :

1) l'interprétation de faits réels :

Comme il est permis de douter des qualités d'isolant électrique d'une simple touffe de Joubarbe sur le faîte d'un toit face aux millions de volts de tension en cause lors d'un coup de foudre, il est peu probable que les toits hébergeant ces plantes aient pu être préservés de la foudre autrement qu'en vertu des lois du hasard...

Cependant, comme le faisait déjà remarquer Chassagne dans sa Flore d'Auvergne, les Joubarbes, de par leur succulence et leur port bas et compact, résistent relativement bien aux feux de broussailles allumés sur les crêtes par la foudre. Comme ces plantes sont particulièrement fréquentes sur les crêtes et qu'il est facile de faire le rapprochement entre les crêtes des montagnes et les toits des maisons, il faut peut-être voir dans cette constatation un élément majeur d'explication de cette croyance.

Joubarbes après un incendie

Les seules traces de vie apparente dans cette zone récemment ravagée par un incendie sont les Joubarbes, ici S. calcareum. Le reste du couvert végétal est calciné.

[in situ / Mont Pensier / Photo F. Bertaux]

Une autre tentative d'explication (Köhlein 1977) a été que les Joubarbes s'implantaient mieux sur les toits de chaume un peu anciens donc plus humides et pourrissants que du chaume neuf. Or, de tels toits anciens résistaient bien sûr mieux au feu que les toits neufs, d'où cette croyance. Cela est certainement vrai pour ce qui concerne la seule résistance au feu, mais en ce qui concerne la protection contre la foudre elle-même, un toit de vieux chaume imbibé d'humidité et de sels minéraux est beaucoup plus à même de conduire le courant, et donc d'attirer la foudre, qu'un toit neuf et sec à coeur.

Il n'y a donc rien de bien probant pour expliquer rationnellement cette croyance.

2) la théorie de la signature :

Pendant très longtemps, jusqu'à la Renaissance, on a pensé que la morphologie d'une plante en indiquait les propriétés, bonnes ou maléfiques, et donc l'usage qui pouvait en être fait. On constate que cette modalité, bien que tout à fait irrationnelle, était bien souvent la seule explication à cet usage. Notons que cette façon de penser est universelle dans le temps et l'espace et perdure encore malheureusement de nos jours, par exemple sous la forme des délirants dogmes, théories, et "observations" fondant l'homéopathie et le bric-à-brac de son arsenal "thérapeutique"... où échoue encore aujourd'hui Sempervivum.

Cependant, on voit mal le rapport morphologique entre un éclair et une rosette ou une tige fleurie de Joubarbe, en tout cas pas plus que pour toute plante munie d'une hampe centrale érigée. Une ancienne assimilation morphologique de la tige florale avec le marteau de Thor (dieu associé à la foudre dans le panthéon germano-scandinave) serait plus plausible et conforterait l'origine germanique de cette croyance.

On pourrait aussi assimiler la tige fleurie colonnaire de ces plantes à une barbe, celle de Thor-Jupiter, avec beaucoup d'imagination... A moins que les vieilles tiges florales desséchées persistantes au milieu des rosettes vivantes n'aient évoqué à nos ancêtres la vision d'un grand arbre foudroyé au milieu de jeunes congénères intacts qui le remplaceront vite ? Cette dernière interprétation personnelle est bien sûr totalement hypothétique car aucun document ancien ne semble pouvoir fournir d'explication à ce sujet.

Une autre possibilité, également assimilable à une "signature", est que cette association des Joubarbes avec la foudre est liée à leur coloris. Leurs fleurs sont rougeâtres et la plante elle-même est souvent rougeâtre. Or, cette association des plantes à fleurs rouges avec le feu et la foudre est fréquente (coquelicot etc.). N'oublions pas que les fleurs rouges sont rares dans la flore spontanée de nos latitudes (or les Européens de cette époque ne connaissaient que la flore locale spontanée). De plus, les Joubarbes ont une floraison estivale, période des orages, et elles poussent en des lieux sujets à la foudre (crêtes rocheuses, etc.) ce qui n'a pu que renforcer cette corrélation entre leur coloris et la foudre.

3) le principe d'association des antagonistes :

On pensait autrefois qu'en tout lieu où était présent un danger se trouvait également le moyen de le combattre (ainsi par exemple, l'antidote d'une plante toxique se devait de pousser dans les mêmes lieux que celle-ci). Aussi il n'est pas impossible que l'on ait considéré que les Joubarbes pouvaient protéger de la foudre les bâtiments, tout simplement parce qu'elles étaient déjà présentes sur les toits (y ayant été initialement plantées pour d'autres raisons, voir plus loin) et non l'inverse ! Le postulat "Les Joubarbes protègent de la foudre parce qu'elles poussent sur les toits où celle-ci risque de tomber" est donc tout naturellement devenu "les Joubarbes sont plantées sur les toits parce qu'elles protègent de la foudre".

Ce principe d'association des antagonistes se double également d'ambivalence des effets. Bien souvent, une plante sensée protéger de la foudre est également susceptible de l'attirer, suivant les circonstances ou les lieux. Cependant, dans le cas des Joubarbes, il semble que l'aspect protection soit largement prédominant dans les croyances rattachées à ces plantes.

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En fait, il est sans doute vain de rechercher LA raison pour laquelle les Joubarbes ont longtemps été considérées comme protectrices. Ces raisons sont probablement multiples, intriquées et... impossibles à démêler après coup. Une plante couleur de feu, qui fleurit rougeâtre à la saison des orages, qui pousse sur des lieux élevés ou des toits, qui résiste bien au feu, et qui est dédiée à Jupiter, dieu de la foudre, cela faisait certainement beaucoup de raisons, aux yeux de nos ancêtres, pour considérer ces plantes comme d'excellentes protectrices contre la foudre. Ces raisons étaient d'autant plus valables que l'utilité des Joubarbes dépassait largement leurs seules vertus magiques.

2.2. Les Joubarbes, plantes utilitaires

S'il est maintenant difficile de retrouver les origines exactes de la croyance en la protection des bâtiments par ces plantes, on peut cependant avancer sans grand risque d'erreur que les raisons de cette pratique ne furent sûrement pas univoques.

Ainsi, il est peu probable que les motifs initiaux de l'usage consistant à placer des Joubarbes sur les toits n'aient été que d'ordre magique ou superstitieux. Des motifs d'ordre strictement pratiques et fonctionnels ont certainement joué un grand rôle. En effet, le caractère couvrant et persistant des Joubarbes, leur enracinement solide, et leur parfaite résistance à la sécheresse et au froid, en faisaient des plantes idéales et durables pour couvrir les faîtières des toits de chaume. Les faîtières représentent en effet le point faible de l'étanchéité de ce genre de couverture. Les Joubarbes remplaçaient ainsi avantageusement les plaques de gazon de prairie souvent utilisées pour cet usage dans les régions suffisamment humides, et étant de surcroît des plantes médicinales, elles trouvaient de la sorte un double usage, et même un triple usage si l'on ajoute leur pouvoir magique protecteur contre la foudre.

S. tectorum cultivé sur un toit de lauzes.

De nos jours encore, la coutume de placer cette plante sur les toits perdure, même si les raisons profondes s'en sont quelque peu perdues.
[ Les Estables, Ardèche, France]

Cette coutume a traversé les siècles, et quand au XVIIIème siècle Linné a voulu fixer le nom de l'espèce la plus utilisée pour cet usage, c'est à son seul usage domestique qu'il a fait référence et non à son habitat rupestre originel : le Sedum majus pré-linnéen est alors devenu Sempervivum tectorum L. littéralement : la "Joubarbe des toits".

2.3. Les Joubarbes, plantes médicinales

L'utilisation comme "matériau de construction" ayant fortement diminué avec l'abandon progressif du chaume et autres équivalents, l'utilisation médicinale des Joubarbes, également fort ancienne, s'est maintenue et se maintient encore aujourd'hui partiellement en milieu rural.

Traditionnellement, la Joubarbe est une plante médicinale essentiellement utilisée en applications locales. Dans nos régions occidentales il s'agit essentiellement de S. tectorum, mais dans le domaine des traditions populaires il faut se garder de trop de précision, vu les grandes variations locales associées à des pratiques et des éléments dont les dénominations peuvent être identiques.

La Joubarbe est donc l'une des nombreuses "Herbes-aux-coupures", "Herbes-aux-brûlures" ou "Herbes-aux-cors", du fait des propriétés cicatrisantes-apaisantes et/ou kératolytiques réelles ou supposées de l'abondant suc de ses feuilles, que l'on plaçait directement sur la blessure, la brûlure ou l'excroissance indésirable. En Bretagne, par exemple, et sans doute ailleurs, elle était fréquemment, et est parfois encore hélas, utilisée pour soulager les otites (!) en pressant le jus d'une feuille dans le conduit auditif... A constater l'état des tympans de personnes ayant "bénéficié" de cette thérapeutique de choc, on peut avancer sans trop de risque d'erreur que la réputation de cette plante en ce domaine est quelque peu surfaite...

2.4. Les Joubarbes, plantes ornementales

2.4.1. Au fil du temps

Parallèlement à l'usage médicinal, se développait progressivement une utilisation horticole d'agrément qui reste aujourd'hui le principal et souvent le seul motif de la mise en culture de ces plantes.

Du point de vue de l'horticulture ornementale, l'utilisation des Joubarbes débuta réellement aux XIXème siècle. Leur premier usage fut celui de plantes de bordures de plates-bandes de peu d'entretien. Elles furent surtout mises au goût du jour grâce à la vogue de la mosaïculture, pour laquelle leur forme compacte et leurs coloris vifs les faisaient fort apprécier. Puis, avec l'apparition et le succès d'intérêt des jardins de rocailles, ce fut un engouement croissant, avec apparition des premiers cultivars, plus colorés que les clones naturels. Parallèlement, le genre faisait l'objet de toute l'attention des botanistes de l'époque, qui fournirent ainsi indirectement l'horticulture en un nombre invraisemblable d'"espèces" plus ou moins bien différenciées.

Par la suite, ce genre a subi un désintérêt progressif, voire est doucement tombé dans un relatif oubli, autant du point de vue du botaniste que du jardinier. Cette traversée du désert est à nuancer suivant les pays. En effet, l'intérêt horticole pour les sempervivums semble fortement corrélé à leur absence plus ou moins complète de la flore locale... Ainsi le Benelux, la Grande-Bretagne, et les USA comptent de nombreux amateurs de ces plantes, avec localement des producteurs spécialisés, des associations dédiées, etc. Il est vrai que ces modestes "artichauts des montagnes" présente le même charme de l'exotisme pour un Texan qu'un cactus pour un Savoyard ! On ne peut que regretter la certaine désaffection d'intérêt dont souffrent ces plantes dans bon nombre de leurs contrées d'origine, comparativement à l'engouement pour leurs tropicales et lointaines crassulentes cousines. Pourquoi donc se limiter ainsi à leur cousinage et se priver de l'intense satisfaction de s'intéresser à la culture et à la nature de plantes pour lesquelles il n'est pas nécessaire de faire la moitié du tour de la planète afin de les admirer dans leurs stations naturelles ? Surtout que les dites stations ont la bonne idée de combiner intérêt touristique et floristique !

2.4.2. Les joubarbes et le jardinier d'aujourd'hui

Actuellement, ces pauvres plantes souffrent d'un statut horticole assez incertain.

Les authentiques plantes succulentes qu'elles sont pourtant se voient le plus souvent dédaignées par les nombreux amateurs de ce type de végétaux. Ceci parait assez incohérent de leur part car les Joubarbes présentent des caractères de succulence et d'adaptation à la sécheresse qui pourraient faire faner d'envie bien des perles de leurs collections... Mais, sans doute du fait d'exigences physiologiques fort éloignées de celles des xérophytes subtropicaux formant l'essentiel des grassouillettes protégées de ces amateurs, ceux-ci persistent à les ignorer et les considèrent comme relevant plutôt du domaine des amateurs de plantes alpines.

Chez ces derniers, fervents adeptes de l'acharnement thérapeutique dans le domaine de la survie végétale, l'accueil sera généralement un peu plus chaleureux. Mais même parmi ceux-ci, nombreux sont ceux qui les négligeront du fait que leur floraison est loin d'être leur premier attrait... et surtout parce qu'elles ont la tare rédhibitoire d'avoir la réputation de se cultiver facilement ! Dans le milieu des "rocailleux" les Joubarbes sont en effet marquées du sceau de l'infamie : "plantes pour débutants !", le verdict est sans appel.

Et pourtant, pour les infatigables et insatiables "collectionneurs d'étiquettes" qui composent le gros des bataillons de ces deux catégories répandues d'amateurs, ce genre constitue assurément une mine inépuisable et trop méconnue...

Bref, pour beaucoup de jardiniers de plaine, le genre Sempervivum se résumera encore longtemps à l'humble tassée d'"artichauts" qui traînait depuis toujours dans une vieille casserole ou une ancienne auge de la cour de leur grand-mère, ou à de vagues souvenirs de vacances à la montagne. Et pourtant...

 

VOS AJOUTS ET COMMENTAIRES A PROPOS DE CETTE PAGE :


Mary... (02/09/2006) :
J\'ai retrouvé chez mes grands parents cette plante qui avait recouvert tous les murets et
que mon arrière grand père avait délibéremment planté là pour ses vertus médecinales....
C\'est une plante dont on peut non seulement utiliser les feuilles en usage externe mais
également les fleurs en décoction pour soigner les maux de tête et les problèmes
spasmodiques... Je pense qu\'ici vous ne développez pas assez ce détail important... 
Cela dit merci

jlt (22/08/2011) :
je cultive environ 120 especes ou varietes de sempervivum......dont une, ma favorite (un
tectorum), qui était deja cultivée par mon arriére grand mére.
 héritage d\'une aieulle que je n\'ai pas connu...et que j\'aimerai transmettre à mes
enfants, s\'ils se passionnent comme moi pour ce genre.
  pour ce qui est de la protection qu\'elles apporteraient contre la foudre...malgré des
dizaines et des dizaines de pots disséminés dans mon jardin , la foudre a frappé deux
fois ma demeure avec des degats considerables....mais je me dis que peut etre sans elles
ça aurait pu etre pire!!!!!

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