Sempervivophilia ( Menu français )

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Origine des plantes en culture > Prélèvement in situ

Prélèvement in situ

Rechercher des plantes sur le terrain est une chose. Les prélever en est une autre. Le prélèvement de plantes sauvages dans la nature est un sujet controversé et souvent passionnel. Celui des Joubarbes n'échappe pas à la règle. On détaillera donc ici les procédures de prélèvement éventuel de ces plantes et leurs conséquences.


 Sommaire :

1. Considérations générales

2. Méthodes et déontologie du prélèvement

3. Impact des prélèvements sur les populations

4. Le statut de rareté et l'indice IUCN

4.1. Pourquoi ?

4.2. Comment ?

4.3. Le statut des Joubarbes suivant l'IUCN

4.4. Remarques à propos de la "vulnérabilité" d'un taxon

4.5. Dernières évolutions de la norme

5. Attitude en face d'une population critique

6. Individus divergents ou aberrants

7. Mise en culture des exemplaires collectés

8. Référencement des exemplaires collectés

8.1. Qu'est-ce qu'un numéro de référence ?

8.2. Pourquoi un numéro de référence ?

8.3. Pourquoi ce terme ?

8.4. Comment rédiger un numéro de référence ?

9. Substituts à la collecte

9.1. Photographie

9.2. Caméscope


1. Considérations générales

La collecte d'exemplaires in situ et leur mise en culture constituent bien sûr un complément nécessaire et indispensable à toute étude botanique bien conduite du genre Sempervivum. Cette collecte trouve alors sa justification dans un cadre plus ou moins scientifique.

Quand peut-on dire qu'une collecte s'inscrit dans un cadre "plus ou moins" scientifique ? La réponse n'est pas toujours évidente car ce cadre est très flou. On peut considérer qu'il en est ainsi quand cette collecte peut, à terme, faire progresser la connaissance de la plante collectée (et donc indirectement sa préservation), mais par connaissance il faut entendre la connaissance générale et non la connaissance du seul collecteur !

Certains voudraient voir dans ce cadre scientifique (qui n'est lui-même souvent qu'un argument discutable... ) la seule justification recevable à la pratique du prélèvement de végétaux in situ, pratique qui serait à bannir en toute autre circonstance, du fait de son impact réel ou potentiel sur les populations naturelles et leurs milieux. Ce point de vue (certains diront "prise de conscience") est relativement récent (quelques années ou dizaines d'années au plus) mais de plus en plus répandu. Paradoxalement, cette doctrine restrictive est beaucoup plus répandue et défendue de manière rigoureuse et extrême (ce qui ne signifie pas appliquée... ) dans le milieu des amateurs (cf. les bulletins récents de l'AGS par exemple) que dans celui des réels intervenants de la protection végétale et des botanistes de terrain...

La doctrine restrictive est certes défendable, et ne manque pas d'arguments pour cela. Cependant, la pratique du prélèvement in situ dans un cadre individuel et dans le seul but de se constituer ou compléter une collection personnelle de pur agrément n'en est pas pour autant nuisible ni nécessairement condamnable.

Le sujet reste délicat, et très controversé... Il est donc très probable que le fait que ce document évoque la possibilité de prélèvements in situ, avec comme finalité éventuelle l'horticulture de loisir, soit considéré par certains comme un appel au pillage. Ces lignes feront donc hurler au scandale et "verdir" de rage quelques néo-pseudo-écolo-bio-bricoleurs et quelques vertueux défenseurs-protecteurs intégristes de la Nature virginale et de l'... Environnement (terme aussi détestable que l'anthropocentrisme étroit qui le sous-tend, tout comme il serait stupide de vouloir nier le rôle de l'Homme dans beaucoup d'équilibres naturels). Elles soulèveront peut-être aussi la critique de quelques naturalistes pur-jus, empreints de "déontologie" du comportement, du genre de ceux qui n'arrachent jamais un pissenlit dans leur jardin ou qui préfère se gratter toute la nuit plutôt que d'écraser un moustique... (ou tout du moins qui devraient, s'ils voulaient être vraiment en accord avec leurs grands principes).

Comme en bien d'autres domaines l'excès et les positions extrêmes ne sont pas crédibles, dans un sens comme dans l'autre. Et comme entre les positions dogmatiques affichées par certains dicteurs de conduite et la réalité de leurs actes, il y a souvent un gouffre (le vandale, le pilleur, l'irresponsable, c'est toujours l'autre... ), il est sûrement préférable ne pas contrôler de trop près le contenu des poches de certains de ces preux chevaliers après une sortie botanique...

Cependant, si ce document paraît considérer comme anodin et sans conséquences le fait de prélever des échantillons de plantes naturelles in situ, il doit être bien clair que cela n'est pas anodin et surtout que que cette position ne concerne que les seules Joubarbes et qu'elle ne peut être étendue sans risque, ou tout du moins sans réflexion préalable, aux plantes en général et à certaines autres plantes de montagne en particulier. Tout groupe d'êtres vivants, tout système écologique, toute station possède ses particularités et toute généralisation est hâtive, dans un sens comme dans l'autre. En matière de comportement, les règles trop générales sont souvent de mauvaises règles, et il faut se garder du manichéisme.

La "chasse" aux plantes possède un aspect captivant et ludique qui n'a rien de honteux ni de pathologique. Sans doute faut-il y voir là une sublimation de l'instinct de "prédateur" qui habite tout être humain, inutile donc de tenter de le dissimuler derrière un alibi de recherche scientifique ou autre. Après en avoir pris conscience, il n'y a alors pas de raison de se priver du plaisir, certes un peu égoïste, de conclure cette traque, euh... pardon, cette quête par une collecte, tant que celle-ci reste sans conséquences péjoratives pour les plantes prélevées et leurs milieux. Or, tel est le cas pour les Joubarbes, au moins dans la plupart des cas. Mais attention, répétons que cette affirmation serait fausse et dangereuse pour bien d'autres plantes alpines (ou autres) qui ne possèdent pas toutes un mode de croissance par oeilletons latéraux comme les Joubarbes.

L'auteur de ces lignes proclame donc haut et fort qu'il a prélevé et continuera sans doute à prélever des échantillons de Sempervivum dans la nature, sans trop se poser la question si cela est "scientifiquement" justifié ou non. Cela ne l'empêche pas de respecter les quelques précautions élémentaires détaillées plus bas et qui relèvent essentiellement du simple bon sens, et non de la position de principe ou de l'interprétation tendancieuse et dogmatique de faits avérés mais mal compris.

Les dicteurs de conduites évoqués plus haut ont trop souvent tendance à considérer le simple amateur comme un lobotomisé, ce document essaiera donc de le considérer plutôt comme un être pensant et responsable.

_______

NB : tout prélèvement de matériel végétal dans la nature s'inscrit bien sûr dans un cadre légal (protections et réglementations diverses), ce cadre sera traité par ailleurs.

2. Méthodes et déontologie du prélèvement

En pratique, les Joubarbes sont certainement parmi les plantes saxicoles et/ou alpines les plus faciles à prélever et à transporter, et parmi celles dont le prélèvement est le moins dommageable pour les individus et les milieux concernés.

Leurs rosettes latérales s'arrachent ou se cassent facilement et nettement à leur base, sans effilochage des tissus et sans nécessité d'utiliser aucun ustensile, bien qu'un couteau ne soit pas inutile pour certaines sortes formant des touffes aussi compactes que solides (tel S. nevadense par ex. et bien sûr S. heuffelii). On n'abîme donc de la sorte ni la partie prélevée de la plante (quelques rejets latéraux souvent déjà spontanément sevrés) ni la partie restante (l'ensemble de la touffe) et on ne perturbe que peu un individu que l'on laisse finalement en place. On perturbe également peu le substrat puisqu'il n'est pas indispensable de prélever un rejet déjà raciné ou d'extraire toutes ses racines.

On prélèvera donc quelques rosettes latérales sur la touffe choisie. On éliminera la terre de leurs éventuelles racines et on les emballera dans un pochon plastique ou dans du papier journal muni d'un numéro renvoyant à l'indispensable carnet de notes.

Le carnet de notes peut, sur le terrain, être remplacé par un dictaphone de poche, avec une recopie sur le carnet au retour au domicile. Ce qui présente également l'intérêt de supprimer le risque de perdre avec le précieux carnet toutes les notes des sorties antérieures... Au domicile, le carnet ou les fiches de terrain sont maintenant de plus en plus souvent remplacés par l'ordinateur. Dictaphone + ordinateur pour remplacer un simple carnet papier, évidemment l'investissement n'est pas le même !

Les Joubarbes sommairement emballées pourront alors prendre la direction du fond du sac à dos, où elles s'entasseront sans plus de précautions. Se retrouver coincées, quelques heures ou quelques jours, entre gourde et sandwiches ne les abîmera nullement.

Une autre facilité apportée par ces plantes est que leur prélèvement peut s'effectuer à n'importe quel moment de l'année (à condition que leurs sites restent accessibles, ce qui est rare) sans influer réellement sur le taux de reprise. Cependant, le prélèvement en début d'été est à conseiller, si l'on a le choix.

Cette facilité de prélèvement ne doit cependant pas faire négliger les règles suivantes :

1°) On ne prélèvera des rejets que sur des touffes suffisamment fournies, afin d'assurer le maintien aisé de l'individu concerné sur son site, malgré le prélèvement. En ne laissant que quelques rosettes isolées à la place de ce qui était auparavant une touffette compacte, on rend les rosettes restantes sensibles à l'arrachement par l'érosion, à moins qu'elles ne disparaissent ensuite en fleurissant sans laisser de rejets ou sans que leurs rares rejets aient pu s'implanter correctement. A ne pas respecter cette consigne, on risquerait de provoquer la disparition de l'individu in situ ou de provoquer artificiellement son déplacement.

2°) On ne prélèvera que quelques rejets par touffe, et de taille petite à moyenne, ce qui ne perturbe que peu l'homogénéité de la touffe et minimise le risque de floraison d'emblée des rejets lors de leur remise en culture. Rappelons qu'en conditions d'altitude la croissance et la multiplication sont beaucoup plus lentes qu'en culture, ce qui constitue une raison supplémentaire de limiter son prélèvement à quelques rejets. De plus, la facilité habituelle de la reprise de ces rejets lors de leur mise en culture ne justifie aucunement d'en multiplier abusivement le nombre "par sécurité".

3°) On prendra soin de ne pas mettre d'importantes portions de sol à nu, afin de ne pas le rendre fragile à l'action ultérieure de l'érosion, dont l'importance est malheureusement toujours sous-estimée. On se rappellera que la reconstitution et la revégétalisation des sols de montagne en altitude est souvent difficile et toujours extrêmement lente : ce qui se mesure en mois en plaine se mesure en dizaines d'années en altitude ! On gardera donc en mémoire cet aphorisme (paraphrasé du poète-alpiniste Samivel et sans doute de quelques autres) :

"En montagne, là où l'on cueille les fleurs, repoussent les pierres..."

4°) On s'abstiendra de tout prélèvement dans une station insuffisamment fournie, surtout en extrême limite d'aire (aire géographique ou altitudinale) sauf exception (voir plus bas). En limite d'aire, une plante est généralement moins vigoureuse et conquérante qu'en plein coeur de celle-ci, car elle se situe alors le plus souvent en conditions écologiques limites. De plus, l'extension ou le maintien de l'aire d'une plante comme Sempervivum, non munie d'un système de dissémination à longue distance (mécanique ou par l'intermédiaire d'animaux ) est un phénomène lent, et dont l'ordre de grandeur peut être facilement imaginé : à quelle distance moyenne peut s'implanter une rosette détachée ou une graine dispersée par le vent et combien de temps mettra-t-elle avant de disséminer elle-même ?... En comparant ces sauts de puce aux distances en cause, on comprend que toute limite d'aire est fragile et susceptible de régression brutale par des prélèvements inconsidérés, même minimes, et l'aire perdue sera ensuite lente et difficile à reconstituer (si elle l'est un jour ! ). La circonspection s'impose donc en ce cas.

5°) Tout prélèvement doit être soigneusement référencé : on notera précisément la localisation et les principales caractéristiques du site : altitude, exposition, pente, végétation, géologie, et toute autre particularité du site. Les notes seront prises sur le terrain (avec photos si possible) car on ne fera qu'une confiance modérée à sa mémoire... Un référencage soigneux est indispensable à deux titres : tout d'abord pour des raisons techniques voire scientifiques si ces prélèvements ont comme but direct ou indirect l'étude de ces plantes (ne comptez pas sur leur aspect pour leur redonner après coup leur identité et origine ! ), ensuite parce qu'il est inutile et néfaste de devoir prélever à nouveau une plante rare ou ponctuelle dans sa station alors qu'on aurait pu l'obtenir autrement (commerce, échanges, etc.) si ses références initiales avait été plus précises et certaines.

6°) On s'efforcera, si possible, de distribuer secondairement le clone prélevé, en l'accompagnant d'un étiquetage soigneux et complet, auprès d'amateurs (ou éventuellement d'institutions) non susceptibles d'en perdre l'identité et l'origine. On suit en cela le bon vieux principe, énoncé par ailleurs, qui veut que pour ne pas perdre une plante il faille la distribuer autour de soi.

En cas d'emballage initial des rosettes dans du plastique, on aura intérêt à ne pas les y laisser plus de 48 heures, et à les remballer rapidement dans du papier pour éviter tout risque de pourriture (par humidité initiale des plantes ou par condensation secondaire).

La durée durant laquelle les rosettes peuvent rester dans leur emballage de papier sans s'abîmer par étiolement dépend de leur niveau de turgescence lors de la cueillette : si celle-ci est élevée, elles continueront à croître dans l'emballage et seront complètement étiolées-récurvées en 3-4 jours, alors qu'à l'état "sec" elles pourront supporter sans dommage une quinzaine de jours d'emballage opaque, voire plus. Un certain étiolement ne nuira pas à leur reprise ultérieure, mais à la seule condition que celle-ci s'effectue à l'ombre légère. Cependant, si les feuilles sont trop récurvées, la mise en terre devient vraiment très malcommode... Aussi, en cas d'une nécessité de stockage prolongé avant la remise en culture, il est conseillé de laisser quelque temps "cuire" au soleil les précieux prélèvements avant de les remballer. Un aspect un peu "fripé" des feuilles externes est l'idéal pour un transport prolongé.

A noter le cas particulier du prélèvement de plantes gelées. Ce cas n'est pas rare le matin au printemps, même au soleil. Cela peut même se produire en plein été, après un gel nocturne, fréquent en altitude. Bien que d'aspect inchangé, les touffes ont alors la solidité du béton et leurs rosettes se transforment vite sous la chaleur de vos doigts en bouillie lorsque vous insistez à essayer de les arracher. Inutile de préciser que la reprise de ces trognons mutilés sera fort compromise, et même si les dégâts semblent très limités ces rosettes aux tissus internes traumatisés seront lentes à reprendre et sensibles à la pourriture. Dans ces conditions, non seulement on abîme les rejets que l'on cherche à extraire, mais on abîme également la touffe qui reste en place, ce qui est plus grave et non admissible. Si l'on ne peut attendre le dégel, il est préférable de s'abstenir, ou sinon d'utiliser un couteau et de prendre d'infinies précautions pour le prélèvement et le transport afin de traumatiser le moins possible les feuilles des rosettes jusqu'à leur dégel spontané.

3. Impact des prélèvements sur les populations

Prélever une plante dans la nature est un acte non anodin qui procure fréquemment, parfois à tort mais souvent à raison, un sentiment de mauvaise conscience, ou du moins le devrait...

Les divers sempervivums, bien que quelques espèces ou formes puissent être considérées comme des plantes rares ou plutôt rares, ne sont en général pas des plantes réellement ou potentiellement menacées, et en tout cas rarement les deux à la fois. Tout du moins pour le moment...

Si cette situation se dégrade à l'avenir, ce sera certainement plus par la mise en forme des stations et pistes de sport d'hiver au bulldozer (les Joubarbes apprécient les cailloux, les skieurs un peu moins... ), la "revégétalisation" artificielle très à la mode de celles-ci, les activités des carrières de travaux publics, et le surpâturage en certains endroits, que par la surcueillette. A noter que le surpâturage élimine ces plantes surtout par la surcharge en azote des substrats qu'il provoque, plus accessoirement par le piétinement et la consommation directe, qui se limite généralement aux tiges florales, un pâturage modéré et extensif aide au contraire à maintenir un milieu ouvert et à la flore diversifiée, donc les Joubarbes, tout est question de mesure !

Le désastre du surpâturage...

Ici une clôture barbelée suit l'axe d'une ligne de crête siliceuse en la séparant en deux zones. Ces deux zones sont pâturées mais la zone de droite l'est au-delà du raisonnable. La végétation spontanée de cette ligne de crête consisterait normalement en l'association de pins mugho et d'éricacées, on aperçoit d'ailleurs quelques pins relictuels en arrière-plan.

A gauche, le couvert du sol est conservé, la couche humique est correcte, la végétation est rase mais continue et associe herbacées et sous-arbrisseaux.
A droite, la couche humique a pratiquement disparue, les roches affleurent un peu partout, le milieu est très dégradé et devenu sensible à l'érosion. A noter que cette photo a été prise dans un pays notoirement soucieux de son environnement, l'Autriche ! Sans commentaires...

Les amateurs-récolteurs du genre, quoi que l'on fasse, seront donc toujours moins nombreux qu'ovins, caprins, bovins et bétonneurs...

L'absence apparente de menace sur la plupart des Joubarbes mérite cependant d'être nuancée. En effet, si on se situe au niveau des grandes espèces générales cela est certes vrai, à quelques rares exceptions près. Cependant la plupart de ces espèces sont très variables et ont donc différencié de multiples formes et écotypes qui, bien que difficilement individualisables d'un point de vue nomenclatural, sont des réalités biologiques et participent à la diversité génétique des groupes auxquels ils se rattachent. On doit donc toujours garder à l'esprit qu'une espèce globale peut fort bien être d'une banalité extrême alors que certains de ses écotypes et micromorphes sont en péril imminent, il en va de même pour certaines localisations ectopiques ou de limite d'aire d'espèces en elles-mêmes communes.

Quoi qu'il en soit, le caractère stolonifère de la plante a l'avantage de permettre de n'abîmer que peu la touffe originelle. Le prélèvement de quelques rejets s'apparente plutôt à la récolte de quelques boutures sur un individu qu'on laisse en place dans son milieu et qui est peu altéré par ce prélèvement du fait de l'indépendance fonctionnelle des rosettes entre elles. Rien à voir donc avec le désastreux prélèvement de la plupart des autres plantes alpines qui n'est malheureusement possible que par l'arrachage complet, c'est-à-dire en soustrayant totalement et arbitrairement certains individus à leur milieu naturel, ce qui n'est pas toujours sans conséquence à la fois pour la population en cause et pour la continuité de la couverture végétale des sols d'altitude.

Dans le cas des Joubarbes, le préjudice sur les populations et les sols est donc nul ou minime. A l'extrême, on pourrait même supposer qu'un tel prélèvement limité, en diminuant la compacité de certaines touffes, puisse parfois favoriser la montée à fleurs de certaines rosettes laissées en place et ainsi favoriser la dissémination et le brassage génétique de la population. Cela n'est en rien démontré et, même si cela l'était, ce phénomène resterait la conséquence artificielle d'une intervention artificielle. De plus, ce genre d'arguments peut très vite devenir particulièrement spécieux et ouvrir la porte à tous les abus.

On ne devra cependant pas perdre de vue que tout prélèvement est nécessairement une interférence avec des processus naturels complexes et qu'il serait bien présomptueux d'affirmer en connaître toutes les conséquences, même si dans le cas présent celles-ci paraissent pouvoir être négligées. L'essentiel en ce domaine comme en toute chose doit rester la conscience de ses actes et la modération... Si vous désirez prélever quelques oeilletons de Joubarbes dans une station donnée, il faut vous imaginer qu'un observateur attentif et scrupuleux de cette station devrait être incapable d'y déceler la moindre différence entre le moment où vous l'abordez et le moment où vous la quittez. En agissant ainsi, vous pourrez ensuite écouter ou lire avec un sourire distrait les vertueuses admonestations des esprits chagrins et des dicteurs de conduites évoqués auparavant.

4. Le statut de rareté et l'indice IUCN

4.1. Pourquoi ?

Afin d'apprécier et de classifier le statut de rareté de l'ensemble des espèces végétales, une norme internationale simple a été établie, sous l'égide d'une organisation internationale, l'IUCN : International Union for Conservation of Nature and natural resources.

Cette norme est utilisée pour établir des Listes rouges d'espèces menacées à différents niveaux, géographiques ou autres. A noter que le statut IUCN n'a aucune valeur légale en ce qui concerne la protection des plantes répertoriées. C'est un simple outil d'information destiné aussi bien au petit monde de la botanique qu'aux instances décisionnelles de tout niveau.

4.2. Comment ?

Cette norme utilise un indice à cinq niveaux principaux (certains ouvrages et listes peuvent en ajouter certains autres d'usage accessoire). Cet indice est affecté à chaque taxon ou à chaque localisation d'un taxon, sous la forme d'une lettre-clé qui précise à la fois le niveau de rareté in situ du taxon et le niveau de la menace qui pèse sur lui in situ. Les cinq catégories et leurs lettres-clés sont :

Ex : taxon présumé disparu en situation naturelle

[Ex pour l'anglais Extinct].

E : taxon en danger (effectifs faibles et en régression).

[E pour l'anglais Endangered]

V : taxon vulnérable (susceptible de passer en catégorie E).

[V pour l'anglais Vulnerable]

R : taxon rare (effectifs faibles mais stables et sans menace imminente).

[R pour l'anglais Rare]

I : taxon présumé rare, mais dont le statut précis et le niveau de menace sont actuellement indéterminés (données insuffisantes pour l'affecter avec précision à l'une des autres catégories).

[I pour l'anglais : Indeterminate]

(aucun indice ou O) : taxon ni rare ni menacé. Dans le cas d'un taxon antérieurement placé dans l'une des catégories précédentes on peut utiliser l'indice O [pour l'anglais Out of danger]

_______

Cet indice IUCN présente de gros avantages :

- Simplicité et compréhension immédiate ! y compris pour des instances non directement impliquées dans les problèmes de botanique et de conservation des milieux naturels.

- Universalité : une même échelle pour tous les groupes taxinomiques.

- Norme reconnue : son utilisation est internationale, et les critères des catégories sont stables.

4.3. Le statut des Joubarbes suivant l'IUCN

La mouture 1997 de la Liste Rouge IUCN des plantes menacéesWalter & Gillett [eds] 1997 IUCN Red list of Threatened Plants, The World Conservation Union, Switzerland & Cambridge : 209, 211-212 (1998) ] recense les Joubarbes suivantes :

R Jovibarba allionii (Jord. & Fourr.) Webb
R France
R Italie
I Jovibarba hirta (L.) Opiz, subsp. glabrescens (Sabr.) Holub
I Slovaquie
I Jovibarba hirta (L.) Opiz, subsp. tatrensis (Domin) Löve A. & D.
I Slovaquie
R Sempervivum andreanum Wale
R Espagne
R Sempervivum armenum Boiss. & Huet, var. insigne Muirhead
R Turquie
R Sempervivum balsii Wale
R Grèce
R Sempervivum brevipetalum Kit Tan & Sorger
R Turquie
R Sempervivum dolomiticum Facchini
R Italie
R Sempervivum furseorum Muirhead
R Turquie
R Sempervivum gillianii Muirhead
R Turquie
R Sempervivum giuseppii Wale
R Espagne
R Sempervivum glabrifolium Boissier
R Turquie
R Sempervivum globiferum L., subsp. aghricum Kit Tan & Sorger
R Turquie
R Sempervivum ispartae Muirhead
R Turquie
V Sempervivum juvanii Strgar
V Slovénie-est
R Sempervivum kindingeri Adamovic
R Grèce
R ex-Yougoslavie
R Sempervivum kosaninii Praeger
R ex-Yougoslavie
R Sempervivum macedonicum Praeger
R ex-Yougoslavie
R Sempervivum minus Turill
R. Turquie
V Sempervivum montanum L., subsp. carpaticum Wettstein ex Hayek
V Pologne
V Slovaquie
R Sempervivum octopodes Turill
R ex-Yougoslavie
R Sempervivum pisidicum Pesmen & Guner
R Turquie
R Sempervivum pittonii Schott
R Autriche
R Sempervivum staintonii Muirhead
R Turquie
R Sempervivum thompsonianum Wale
R ex-Yougoslavie

Il y aurait bien sûr quelques observations voire quelques sérieuses critiques à formuler à propos de cette liste, mais celles-ci seraient bien mineures comparées à l'essentiel qui est que ce document existe !

4.4. Remarques à propos de la "vulnérabilité" d'un taxon

La notion de "vulnérabilité" d'un taxon (marquée par l'indice V ) n'indique pas obligatoirement une faiblesse des effectifs actuels de ce taxon, mais l'existence de risques potentiels qui pèsent sur ceux-ci (bouleversement du milieu, situation à risque, prélèvements excessifs, etc.). Cet indice peut aussi indiquer une raréfaction en cours d'un taxon encore abondant mais dont les effectifs paraissaient jusqu'ici stables.

4.5. Dernières évolutions de la norme

Comme il vient d'être dit, le principal avantage de cette norme est (était) sa simplicité et sa compréhension immédiate par toute personne concernée mais non forcément versée dans les concepts et le jargon de la botanique.

C'était donc trop beau pour durer... Se basant sur l'éternel principe que "si c'est pas compliqué, ça fait pas scientifique", la normalisation IUCN a donc évoluée en ce sens. Le résultat, le voici :

EX [Extinct] - taxon présumé disparu en situation naturelle et en culture.

EW [Extinct in the wild] - taxon se survivant qu'en culture ou en situation subspontanée échappée de culture.

CR [Critically endangered] - taxon à risque élevé de disparition imminente.

EN [Endangered] - taxon à risque élevé de disparition dans un proche futur.

VU [Vulnerable] - taxon présentant un risque élevé de disparition à moyen terme.

LR [Lower risk] - taxon menacé n'entrant pas dans les catégories précédentes. 3 sous-catégories :

LR-cd [conservation dependent] - taxon que l'interruption des mesures de protection en cours ferait passer dans les catégories précédentes.

LR-nt [near threatened] - taxon proche du statut vulnérable VU.

LR-lc [least concern] - taxon n'entrant pas dans les sous-catégories précédentes.

DD [Data Deficient] - données insuffisantes pour déterminer le statut précis.

NE [Not Evaluated] - taxon non évalué au regard des critères en question.

5. Attitude en face d'une population critique

Le bon sens représentant souvent une protection plus adaptée et plus efficace que la Loi et les bouts de papier, il faut se poser en présence d'une population ou d'une localisation critique, c'est-à-dire potentiellement rare ou menacée, mal connue ou caractérisée par tout autre facteur inhabituel d'ordre quelconque, les questions suivantes :

1°) Cette population/localisation était-elle antérieurement connue ?

Non : prélèvement référencé.
Oui : ..................................2°

2°) Des échantillons de cette population/ localisation sont-ils déjà en culture référencée (institutions, voire commerce spécialisé) ?

Non : prélèvement référencé.
Oui : (si l'origine/identification des clones en culture est certaine)....................3°

3°) Bien que connue et déjà prélevée, cette population/localisation est-elle en péril imminent (tels qu'aménagements fonciers prévus ou en cours, bouleversement géologique local, etc.) ?

Oui : prélèvement référencé.
Non : abstention.

On voit que pour les Joubarbes la notion d'abondance ou non de la station entre peu en ligne de compte et peut le plus souvent être négligée sans risque de pillage de celle-ci, puisqu'on laisse les pieds-mères en place, à condition bien sûr d'agir avec modération. Pour la plupart des plantes en situation menacée il est classiquement recommandé de préférer le prélèvement des seules semences et de laisser les plantes intactes. Dans le cas des Joubarbes, ce serait souvent une grosse erreur étant donné la fréquence des croisements naturels chez ces plantes.

De tels prélèvements raisonnés sont d'une part nécessaire à l'étude exhaustive du genre et représentent d'autre part la matière première potentielle d'une éventuelle réintroduction in situ, si celle-ci s'avérait nécessaire pour certains types dans l'avenir. Rappelons dans ce cas la nécessité de posséder un nombre suffisant de clones (et non d'individus) différents, dans le cas où de telles populations ponctuelles ne sont pas représentées par un clone unique, ce qui peut parfois sembler être le cas. De plus, la réintroduction d'une plante n'est qu'un pis-aller qui est loin d'être toujours un succès ni d'être dénuée de risque pour le milieu qui la reçoit (pollution génétique des plantes réintroduites, "passagers clandestins", etc.)

La multiplication des sempervivums en culture s'effectue généralement de manière végétative. Si c'est le cas, il n'y a aucun risque de dérive génétique ultérieure, hormis la dérive génétique de fait que représente un prélèvement initial trop partiel pour pouvoir représenter tout l'éventail de variation des génotypes de la population concernée ainsi que leurs fréquences relatives. Mais il y a là un dilemme non résolvable : prélever un trop petit nombre d'individus rétrécit la base génétique au détriment d'une éventuelle réintroduction future, mais prélever un trop grand nombre d'individus peut accroître la vulnérabilité de la population à préserver. Ce choix entre la peste et le choléra sera donc fonction des circonstances, mais peut inciter à ne toucher à rien si d'autres mesures de préservation in situ sont possibles.

De tels cas de populations critiques ne sont pas aussi rares chez Sempervivum que pourraient le laisser supposer l'étendue des aires et l'abondance apparente de membres de ce genre dans la plupart de leurs stations. Tout d'abord, leur extrême abondance, et même banalité, dans la majeure partie des Alpes et des Pyrénées, ne doit pas trop faire illusion et en d'autres secteurs de l'aire du genre elles sont beaucoup plus ponctuelles. Ensuite, une population critique ne concerne pas forcément une espèce caractérisée, mais souvent une simple forme géographique, car si celle-ci est bien individualisée et a donc un support génétique (ce que pourra éventuellement démontrer sa mise en culture), il n'existe aucun argument convaincant pour instituer une échelle des valeurs, autre qu'arbitraire et idéologique, justifiant de négliger sa sauvegarde au profit des seuls taxons de niveau supérieur, ou de taxons de plus grand intérêt "scientifique" ou "patrimonial", les notions d'intérêt scientifique ou patrimonial restant par essence anthropocentriques et pas toujours consensuelles...

6. Individus divergents ou aberrants

Il faut mentionner le cas non exceptionnel d'individus manifestement aberrants que l'on est parfois amené à rencontrer parmi une population naturelle, c'est-à-dire des individus présentant une discontinuité ou un extrême inhabituel de variation avec les autres individus de leur espèce ou population.

Un exemple d'individu aberrant in situ.

En haut : Une jolie forme de S. cantabricum aux rosettes de petite taille, globuleuses compactes et fermées, brillantes et presque glabres. Cet individu était isolé dans une population plutôt homogène de S. cantabricum §cantabricum d'aspect classique, sans formes intermédiaires. Ce morphotype, très différent du morphotype du reste de la population locale, se montrera stable en culture, mais uniquement à bonne exposition. Aucune signification nomenclaturale n'est bien sûr à donner à cette forme individuelle. Son seul intérêt, en sus d'un éventuel intérêt horticole, est de démontrer la variabilité morphologique de l'espèce en question. [Bulnes 9306]

En bas : individu typique de la même population, aux rosettes ouvertes et aux feuilles très pileuses [Bulnes 9305].

Avant tout, il faut s'assurer qu'il s'agit vraiment d'un individu morphologiquement aberrant ! Il peut en effet tout aussi bien s'agir...

... d'une forme rare du ou des taxons locaux.

... d'un autre taxon avec une localisation inhabituelle.

... d'un hybride.

... d'un accommodat phénotypique lié à une situation particulière.

Différencier ces diverses possibilités est souvent plus facile à dire qu'à faire, surtout sur le terrain...

On pourra, à propos des individus aberrants, lire un peu partout qu'il est fortement conseillé de prélever et de mettre en culture toute trouvaille de ce genre (dans un but horticole plus que botanique... ) car, laissés en conditions naturelles, les individus présentant des mutations morphologiques sont fugaces, étant spontanément et rapidement éliminés par la compétition avec les individus normaux ("Sélection naturelle, son univers impitoya-a-bleeu..." : air connu). Cela reste certainement vrai pour l'immense majorité d'entre eux, mais on sait maintenant que si la sélection naturelle est le moteur de l'évolution, les mutations en sont une bonne part du substrat, donc aussi jolie, bizarre, ou exceptionnelle que vous paraisse votre découverte, laissez en un maximum sur place !

Il est important pour référencer ce genre de prélèvement, par nature extrêmement ponctuel, de ne pas se contenter de noter le toponyme et l'altitude du site mais également de prendre des repères au sol et si possible des recoupements d'alignements (bien plus précis qu'une simple croix sur une carte... ), si l'on dispose d'un GPS c'est l'idéal. Ceci est indispensable pour pouvoir éventuellement vérifier plus tard si la forme atypique s'est maintenue ou non sur son site.

De nombreux cultivars de Joubarbes semblent avoir comme origine le maintien par la culture de ces variants ou mutants naturels, mais leur origine géographique, et par conséquent généalogique, s'est le plus souvent perdue ou est très vague. Il aurait pourtant été facile d'éviter cette frustration avec un peu plus de soin au départ, ou pourquoi pas en les baptisant d'un nom évoquant le toponyme du site de prélèvement plutôt que de ces noms pompeux et aussi ridicules que généralement anglo-saxons...

Malheureusement, à l'enthousiasme de la cueillette de la perle rare succédera souvent une certaine désillusion après la mise en culture, car nombreux parmi ces supposées formes aberrantes ne sont en fait que des accommodats (cf. "variation et polymorphisme") qui retrouveront vite leur aspect habituel une fois écartés des conditions particulières qui les ont faits apparaître.

7. Mise en culture des exemplaires collectés

La reprise de rejets prélevés in situ est généralement aisée mais cependant nettement plus lente et délicate que la simple reprise de rejets d'individus déjà en culture.

Cela ne doit pas surprendre car leur phénotype initial correspond en effet à une accommodation aux conditions de leur biotope d'origine et cet état initial va devoir se modifier en fonction des conditions radicalement différentes de leur nouveau milieu, et cela prend un "certain temps". D'ailleurs on constate généralement que l'accommodation maximale aux conditions de la culture ne sera atteinte que par les rejets produits en culture par les rosettes introduites. Attention à ne pas confondre l'accommodation (phénotypique, et sur une seule génération) et l'adaptation (génotypique, et sur plusieurs générations).

Aussi, il est important de placer les exemplaires issus de collecte à mi-ombre durant cette phase délicate d'acclimatation, et cela tant que leur croissance n'aura pas nettement redémarré. En ne respectant pas cela, vous risquez d'observer des ratatinements, jaunissements, voire quelques pertes par dessèchement ou pourriture. Ce conseil est d'autant plus à respecter qu'un étiolement s'est souvent produit dans l'emballage de transport, rendant les rosettes assez sensibles aux brûlures. On veillera également à éviter une sécheresse trop prolongée du substrat, tout en évitant les excès d'humidité car les racines tardent parfois à se (re-)former et peuvent rester longtemps faibles, fragiles, et peu fonctionnelles, et les rosettes introduites sont ainsi beaucoup plus sensibles à l'humidité et à la pourriture que ne le seront leurs rejets plus tard. Durant la reprise, les arrosages seront réguliers mais parcimonieux (simple moiteur du substrat) et le substrat devra sécher entre deux réhumidifications.

A l'expérience, il semble curieusement que les exemplaires collectés au printemps, donc en phase active de croissance soient de reprise un peu plus délicate que ceux collectés en été, période de la floraison et d'entrée en semi-repos.

On peut considérer que la période de fragilité accrue liée à l'acclimatation n'est terminée qu'après un hivernage, donc lors du réveil de végétation en culture avec production de rejets, et cela quel que soit la période d'introduction en culture.

Malgré tous vos soins vous constaterez que certains individus sont caractériels et rechignent à s'adapter à la culture. Cela se voit même parmi les espèces et formes les plus banales et normalement sans problèmes. Cela n'est qu'un des aspects de la grande variabilité de ces plantes, dont le sujet a été longuement abordé par ailleurs. C'est pourquoi sur un site, à nombre de rejets prélevés égal, il est préférable d'en prélever un tout petit nombre sur plusieurs individus que beaucoup sur un seul, et cela même si les individus du site paraissent identiques sur leurs seuls aspects morphologiques.

8. Référencement des exemplaires collectés

Une fois vos plantes collectées, les caractéristiques de leurs stations soigneusement notées, leurs indications d'origine rédigées dans les règles de l'art, on pourrait penser que tout est bouclé. Erreur ! Il est indispensable de leur donner un numéro de référence.

8.1. Qu'est-ce qu'un numéro de référence ?

C'est un numéro unique, définitif et non ambigu qui identifie à lui seul le clone référencé.

Ce numéro se réfère à un exemplaire précis d'une collecte précise d'un collecteur précis. Il définit donc non seulement l'identité et l'individualité du clone référencé mais aussi son historique.

Attention à ne pas confondre le n° de référence et le n° de culture !

Un n° de culture renvoie à une plante précise pour un cultivateur précis et change donc d'une culture à l'autre, le n° de référence reste lui le même. Un clone naturel en culture peut donc être muni d'une ribambelle de n° de culture différents s'il a transité entre de multiples mains, mais il n'aura toujours qu'un seul n° de référence.

8.2. Pourquoi un numéro de référence ?

Les avantages de munir tous ses exemplaires collectés in situ d'un n° de référence sont énormes :

- Un numéro est un simple code et non un terme "signifiant" comme le serait une simple indication d'origine. L'expérience montre qu'un code est moins souvent écorché qu'un mot car il ne possède aucune consonance et on ne cherchera donc pas à l'interpréter ou à le "corriger" si on le comprend mal.

- Il est le seul moyen d'identifier avec précision le clone qui le porte quand plusieurs clones sont en culture avec la même origine.

- Il permet le plus souvent une "tracabilité" en permettant parfois de contacter a posteriori le collecteur concerné pour de plus amples renseignements.

- Il est indépendant de l'identification de la plante, qui peut ainsi être rectifiée ou évoluer au gré des révisions nomenclaturales. De même pour son origine qui peut être soumise à des corrections toponymiques.

8.3. Pourquoi ce terme ?

Pourquoi appeler ce code "numéro de référence" et non "numéro de collecte" ou "numéro de récolte", ce qui paraît plus parlant ?

Une fois n'est pas coutume, c'est en raison de l'anglophonie ambiante !

En effet, contrairement au Français, la langue anglaise différentie mal sinon les notions du moins les termes "récolte", "collecte" et "collection" ainsi un "collect number" peut tout aussi bien désigner un n° de collecte qu'un n° de culture, tout comme un "collection number" ! Alors qu'un "reference number" sera bien différencié d'un "cultivation number" par tout anglophone. On pourrait aussi dire "numéro de terrain" par analogie à "field number", terme un peu plus précis en anglais, mais c'est alors en français que le sens perd de la précision, le numéro de terrain pouvant parfois différer du numéro de référence attribué par la suite.

Si cette petite concession permet de lever une ambiguïté et d'ainsi éviter que des numéros de culture soit confondus avec des numéros de référence et inversement, l'abandon du terme "numéro de collecte" s'impose, et celui de "numéro de récolte", bien que sans équivoque pour un francophone, n'est pas dénué de risque de confusion pour un anglophone.

A noter que la version française du Code de Nomenclature Botanique utilise le terme "numéro de récolte", mais qu'il n'existe dans celui-ci aucune prescription sur le terme à privilégier, les numéros de références ne faisant pas partie de la nomenclature botanique au sens strict.

8.4. Comment rédiger un numéro de référence ?

La rédaction d'un n° de référence n'obéit à aucune règle imposée. Chacun le confectionne à son idée suivant ses propres critères. Il se dégage cependant quelques usages qu'il est préférable de suivre si l'on veut que le n° soit bien interprété. Il serait d'ailleurs souhaitable qu'il y ait à terme une certaine normalisation.

Les usages à respecter sont donc les suivants :

- Faire simple dans son système de codage, un n° du style "code secret de la Banque de France" a toutes les chances d'être écorché rapidement.

- Débuter par un "identifiant", qui se réfère au collecteur, et donc à son système de codage. L'identifiant est le plus souvent constitué des initiales du collecteur ou d'une abréviation de son nom. Il est essentiel que cet identifiant soit unique et non ambigu, pour cette raison 2 lettres semblent insuffisantes. On cherchera à se renseigner sur les divers identifiants utilisés pour ne pas utiliser un code déjà pris par quelqu'un d'autre.

- Après l'identifiant, suit un code arbitraire qui débute le plus souvent par l'année de collecte, suivie d'un numéro d'ordre du clone. Parfois ce code ne référence pas directement le clone lui-même mais d'abord la station et chaque clone prélevé dans cette même station est alors identifié par un code supplémentaire.

A titre d'exemple, voici l'interprétation d'un n° de référence d'une Joubarbe collectée in situ :

GDJ.96B.04

GDJ : l'identifiant du collecteur, invariable. GD pour Gérard Dumont, J pour Joubarbe ou Jean (deuxième prénom du collecteur).

96 : année de la collecte, ici 1996.

B : n° d'ordre de la série de collecte pour l'année concernée, ici la deuxième.

04 : n° d'ordre arbitraire et pas forcément séquentiel, mais unique pour la série 96B.

Le numéro de référence pris en exemple correspond à un S. arachnoideum collecté à 2000 m sur le versant italien du Col du Petit Saint-Bernard. Il s'agit donc d'une plante extrêmement banale, aussi bien en tant qu'espèce que pour sa localisation. Il existe donc sûrement en culture des dizaines d'autres clones de cette plante qui ont été collectés aux alentours de cette grande voie de passage entre la France et l'Italie. On comprend tout de suite l'intérêt d'un n° de référence pour les différencier ! Parmi les multiples "S. arachnoideum du Petit Saint-Bernard" présents en culture, GDJ.96B.04 représente donc une plante naturelle bien précise - dont voici la photo - ainsi que le clone dont elle constitue éventuellement la tête en culture.

S. arachnoideum GDJ96B04
in situ (Pt St-Bernard)

Grâce à l'attribution d'un numéro de référence, cette plante, malgré sa banalité, est clairement identifiable et différenciable de toute autre spécimen de la même zone. Bref, c'est celle-ci et pas une autre !

Beaucoup d'amateurs hésitent au début à référencer leurs propres collectes, soit qu'ils estiment que cela serait présomptueux de leur part soit qu'ils ne sont pas très sur de l'identité de leurs trouvailles. C'est fort dommage car justement le fait d'attribuer un n° de référence à une plante dispense d'avoir à l'identifier avec certitude !

Un dernier exemple savoureux pour vous convaincre de la fiabilité supérieure des numéros de références comparées aux indications d'origine présentées "nues". "El Gaton" est une station de S. vicentei (syn. S. cantabricum §urbionense). Ce toponyme désigne un sommet de la Cordillère Ibérique en Espagne. Plusieurs clones circulent en culture d'amateur avec comme mention d'origine "d'El Gaton" ou de " de Gaton". Mais, au fil des recopiages d'étiquettes on en est arrivé à lire sur certaines listes : "S. vicentei du Gabon" !!!

9. Substituts à la collecte

9.1. Photographie

Il ne faudrait pas oublier que la photographie, qui est le préalable indispensable à tout prélèvement, peut fort bien le remplacer. Agrandir (ou remplacer) une collection inflationniste de Joubarbes uniquement par des photos sur site n'est peut-être pas une mauvaise idée... et un sérieux gain de place !

Le gros problème de la photographie c'est le satané appareil nécessaire pour la générer. Pour un style d'escapade demeurant rarement longtemps horizontal, son encombrement et son poids ne vous sembleront négligeables que dans le magasin d'achat... Surtout que la technologie numérique a diminué le poids et l'encombrement moyen des appareils mais au prix d'une autonomie ridicule qui impose d'emporter avec soi des accus de rechange et bien souvent un chargeur.

9.2. Caméscope

Le caméscope peut être tentant, les appareils numériques récents ne sont en effet ni plus lourds ni plus encombrants qu'un appareil photo, à condition toutefois de se limiter à une batterie de faible capacité, et donc de faible autonomie, la batterie pouvant constituer une grande part du poids de l'appareil.

On peut bien sûr utiliser et emporter à la fois caméscope et appareil photo, avec accus et chargeurs adaptés, mais dans ce cas bien s'assurer que le mulet soit vendu avec, sinon prévoir l'embauche d'un Sherpa...

 

VOS AJOUTS ET COMMENTAIRES A PROPOS DE CETTE PAGE :


Guillaume (18/04/2016) :
Bravo, j'ai apprécié votre humour et suis d'accord avec votre façon de voir les
choses.
Pas d'intégrisme, mais de la raison, de la modération.

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