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Avant-propos
Variabilité et Polymorphisme
Sommaire (page 3 de 3) :
1. Variation entre les populations
1.1. Les faits et leur interprétation
1.2. Modalités de l'endémisation d'une population
1.3. Variation liée à l'origine des lignées
1.3.1. Lignées polyploïdes
1.3.2. Complexes polyphylétiques
1.3.3. Persistance de clones ancestraux
1.3.4. Mutations somatoclonales
1.3.5. Conséquences sur la technique nomenclaturale
2. Conclusion
3. ;-) "Travaux pratiques"...
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(.../...)
1.
Variation entre les populations
1.1.
Les faits et leur interprétation
Ce type de variation peut, suivant les espèces, se présenter
sous deux aspects très schématiques :
1. Hétérogénéité locale
et homogénéité globale :
Certaines espèces présentent une grande variabilité
à l'intérieur d'une même population géographique,
sans que la variabilité entre leurs diverses populations soit réellement
beaucoup plus marquée que la première.
2. Homogénéité locale et hétérogénéité
globale :
Certaines espèces présentent des populations assez ou très
homogènes localement, alors que les variations sont plus importantes
entre leurs diverses populations.
Dans le premier cas, ce critère géographique plaide
en faveur d'un phénomène d'expression de la variabilité
intrinsèque d'un génotype
plus ou moins homogène. Dans le deuxième cas, il plaide en faveur
de l'individualité de génotypes différents, ou pour le
moins d'une individualisation en cours de ces génotypes, donc d'un processus
d'endémisation à
partir d'un type génomique originel. Une nomenclature moderne devrait
mieux tenir compte de cette constatation, à l'inverse des anciens nomenclaturistes
qui se sont livrés, par exemple, à un épouvantable démembrement
du groupe du S. tectorum s.l., qui coïnciderait plutôt
avec le premier cas de figure (avec quelques nuances cependant), alors que celui
du S. montanum, qui correspondrait plutôt au second, a été
(très relativement... ) préservé de leur zèle.
Il reste cependant évident que ces deux cas de figures
ne sont jamais parfaitement tranchés et qu'en pratique un taxon globalement
homogène et localement hétérogène pourra présenter
certains écotypes nettement
individualisés et localisés (cf.) et qu'un taxon localement homogène
et globalement hétérogène pourra souvent présenter
des convergences entre certaines populations géographiques très
éloignées.
1.2.
Modalités de l'endémisation d'une population
L'endémisation
de certaines populations de Sempervivum n'est certainement pas un phénomène
univoque.
L'endémisation peut bien sûr être, comme on
l'a vu précédemment, la conséquence de la sélection
d'écotypes adaptés
aux caractéristiques locales de leur milieu. Cela se comprend aisément
pour une population originelle répartie dans une aire vaste qui inclue
des milieux aux conditions variées et générant donc des
pressions de sélection différentes appliquées aux diverses
sous-populations.
Néanmoins, l'influence du milieu n'explique pas tout. En
effet, pour des plantes présentant une grande variabilité à
support génétique, comme c'est le cas chez Sempervivum,
le phénomène parfois appelé "effet de fondateur"
(ou, plus souvent mais moins correctement, "effet fondateur") joue sans doute
un rôle non négligeable. En effet, si quelques individus d'une
espèce variable se retrouvent isolés, pour une raison ou une autre,
de la population générale de cette espèce, c'est-à-dire
qu'ils cessent de pouvoir échanger librement leurs gènes
avec elle, il est statistiquement improbable que les génotypes
ainsi isolés soient totalement représentatifs de la population
générale, c'est-à-dire représentatifs de la présence
et surtout de la fréquence des divers allèles
dans celle-ci. Par la reproduction sexuée qui va s'effectuer à
l'intérieur de la nouvelle petite population isolée, il va donc
s'établir au fil des générations un nouvel équilibre
génétique qui sera différent de celui de la population
générale. Cette divergence pourra de plus être amplifiée
avec le temps par les mutations naturelles, dont la fréquence est constante
et indépendante de la taille de la population mais dont les effets ont
une probabilité de s'exprimer d'autant plus forte que les effectifs de
celle-ci sont faibles. En effet, un allèle
muté est généralement récessif et doit donc se trouver
à l'état homozygote
pour s'exprimer. Dans une vaste population, les mutations et recombinaisons
se trouvent donc "diluées" avec une très faible probabilité
d'expression voire de maintien, et, si elles s'expriment, elles se retrouvent
alors en situation beaucoup plus concurrentielle que dans une population aux
faibles effectifs, dans laquelle, même si elles ne présentent pas
d'avantage adaptatif particulier, elles pourront plus facilement s'exprimer,
se maintenir, et diffuser.
On voit donc qu'un phénomène d'endémisation
peut survenir sans que les facteurs sélectifs propres au milieu interviennent
nécessairement. Ce phénomène sera d'autant plus net
que :
- Les effectifs de la population initialement isolée
seront faibles.
- La variabilité génétique de la population
générale sera élevée.
En tant que plantes de montagnes à l'habitat parfois très
morcelé, les Joubarbes ne doivent pas échapper à ce phénomène.
Il est donc très probable que certaines formes géographiques représentées
par des populations isolées sont plutôt des variants non-adaptatifs
que des écotypes proprement
dit. Il ne faut cependant pas perdre de vue que si ce phénomène
d'endémisation non adaptative
est indépendant de la pression de sélection du milieu où
il se produit, il n'en reste pas moins que cette pression s'exerce et interagit
avec lui pour l'obtention du nouvel état d'équilibre génétique.
Quant à cette notion d'"équilibre" génétique, elle
n'est bien sûr qu'une notion relative à l'observateur, et doit
se comprendre comme un équilibre dynamique.
1.3.
Variation liée à l'origine des lignées
1.3.1.
Lignées polyploïdes
Il est assez difficile de concevoir et d'admettre que l'apparition
d'espèces nouvelles puisse survenir de manière polytopique (c.à.d.
en plusieurs lieux différents pour une même espèce). Aussi,
et bien que cette modalité ne puisse être formellement niée,
elle reste très peu probable dans le cas d'une spéciation essentiellement
liée à des phénomènes de mutations, sélections,
ségrégations progressives, etc. (la spéciation est alors
dite par cladogenèse lorsqu'il
y a division du rameau original en deux ou plus, et est dite par anagenèse
lorsqu'il y a substitution d'une espèce par une autre qui en dérive).
Cependant, dans le cas des espèces apparues par allopolyploïdisation,
la modalité polytopique est peut-être l'hypothèse la plus
probable. En effet, l'hybridation additive à l'origine d'une espèce
allopolyploïde donnée
(cas probablement fréquent chez Sempervivum) a pu se produire
en divers sites de cohabitation des "parents", et cela de manière
répétée à des périodes différentes
et avec des intervalles variables qui peuvent être forts longs. L'hétérogénéité
de l'allopolyploïde obtenu peut donc être liée à :
- l'ampleur géographique de la zone de contact des
formes parentales (absence de possibilité de flux de gènes
entre certaines lignées allopolyploïdes
de sites d'apparition éloignés, et évolution initialement
indépendante).
- la durée de maintien de la zone de contact entre
les formes parentales (permettant des croisements additifs itératifs).
- la diversité des formes parentales d'origine (diversification
géographique et/ou variabilité interne des populations).
- l'ancienneté plus ou moins importante des croisements
additifs et donc la possibilité d'évolution et de différentiation
ultérieure plus importante pour les lignées les plus anciennes.
Un tel ensemble de "lignées" allopolyploïdes,
constitue indiscutablement une entité biologique (qu'on baptise cette
entité "espèce" ou autre est de peu d'importance) mais dès
son origine celle-ci est variable et inhomogène, et constitue donc un
agrégat. La notion d'agrégat est combattue par certains botanistes
nomenclaturistes, car floue et utilisée un peu à toutes les sauces
pour masquer certaines difficultés nomenclaturales (voir plus haut).
Ce terme semble pourtant le plus approprié pour qualifier ce complexe
allopolyploïde.
Le cas des espèces de Sempervivum présentant
certaines lignées autopolyploïdes
probables est sans doute pour l'essentiel superposable au cas des allopolyploïdes.
En effet il est généralement constaté que l'autopolyploïdie
vraie (par simple doublement du stock chromosomique
de base) s'accompagne d'une stérilité plus ou moins complète
du fait de troubles de l'appariement lors de la méiose
avec formation de multivalents. De tels cytotypes ne peuvent donc se maintenir
que par voie végétative, ce qui fait que l'autopolyploïdie
est beaucoup plus rare dans la nature que l'allopolyploïdie.
On a vu que le maintien purement végétatif est possible et sans
doute fréquent chez les Joubarbes. Il a même été
évoqué une possible relation entre polyploïdie
et efficacité de la reproduction végétative via l'apparition
ou l'accroissement du nombre des stolons, ceci s'observant chez plusieurs autres
groupes végétaux. [voir : Davis & Heywood, Principles of Angiosperm
Taxonomy: 219 (1963)]. Cependant, l'hypothèse d'un maintien purement
végétatif n'explique pas tout car chez Sempervivum les
populations apparemment "autopolyploïdes" sont importantes et semblent
normalement fertiles. Cela incite à penser qu'elles puissent en fait
être des allopolyploïdes
intraspécifiques, issus de l'union de diverses races génomiques
suffisamment différenciées pour permettre la formation de bivalents
lors de la méiose. On se retrouve donc devant les mêmes modalités
de variation que dans le cas des lignées allopolyploïdes vraies.
1.3.2.
Complexes polyphylétiques
L'interprétation de certaines populations globales de Sempervivum
est difficile sans cette notion.
Il s'agit dans ce cas du regroupement secondaire en une population
globale unique de plusieurs lignées originelles sympatriques
initialement différenciées. Le résultat en est une population
d'une grande hétérogénéité mais sans qu'il
soit possible d'y reconnaître et d'identifier les lignées originelles
qui ont totalement disparues en tant que telles au fil d'hybridations
récurrentes, mais sans que cette fusion de lignées aboutisse
au stade d'un nouveau type hybridogène stabilisé.
Il y a donc union et intrication des lignées originelles
mais non fusion.
Ce mécanisme s'accompagnant logiquement d'une fréquente
hétérogénéité génétique de
la population globale, les méthodes de comptages chromosomiques
sont de grande valeur pour dépister certains de ces complexes polyphylétiques
et essayer d'en retracer les origines. Il reste cependant difficile d'apporter
la preuve irréfutable de l'origine polyphylétique d'une population,
celle-ci restant le plus souvent de l'ordre de l'hypothèse, et une "origine
polyphylétique" ne doit pas être une interprétation de facilité
pour évacuer certains problèmes quant à la compréhension
de certaines espèces.
On voit donc bien qu'il n'est pas possible de définir l'unité
biologique que représente un complexe polyphylétique
comme un taxon unique au sens nomenclatural
du terme (car il ne peut être assimilé à un Type
unique) mais on ne peut pas non plus le subdiviser en plusieurs taxons sans
tomber dans l'arbitraire et l'artificiel.
1.3.3.
Persistance de clones ancestraux
Les Joubarbes sont des plantes vivaces qui associent multiplication
végétative et reproduction sexuée de manière assez
équilibrée. Aucune de ces deux voies ne semble prédominante,
tout du moins d'un point de vue général, car, en un site donné,
l'une ou l'autre peuvent prédominer, en relation avec les conditions
du milieu.
La multiplication végétative a pour conséquence
que certains individus peuvent persister localement durant une durée
prolongée, et disséminer aux alentours. La connaissance de certains
clones horticoles maintenant très anciens (de nombreuses décennies
pour certains d'entre eux, des siècles pour certaines formes de S. tectorum !)
n'a permis de mettre en évidence aucun phénomène de "vieillissement"
ou de "dégénérescence" pouvant altérer avec le temps
la multiplication végétative dans ce genre. La sénescence
n'ayant aucune raison d'être plus fréquente in situ qu'en
culture, cette éventualité peut donc être écartée
et l'hypothèse du maintien de certains clones ancestraux dans les populations
naturelles est très probable.
La durée du maintien végétatif in situ
d'une Joubarbe est donc indéterminée et infinie
en théorie, si les conditions du milieu sont stables et si ces individus
initiaux ne sont pas supplantés par des individus mieux adaptés
qu'eux, qu'ils soient de la même espèce ou d'une autre espèce,
ou des formes hybrides. Toujours en théorie, un individu de Sempervivum
est donc éternel (et justifie bien son nom !) MAIS il n'est alors pas
sujet à évoluer, si ce n'est par le phénomène de
mutation végétative ("mutation somatoclonale" ou "mutation
de bourgeon", voir plus bas).
Au sujet de la possible supplantation des clones ancestraux par
des individus plus récents et mieux adaptés qu'eux, il faut rappeler
que les Joubarbes sont des plantes très souvent saxicoles. Certains individus
croissent donc en situation où la concurrence avec leurs congénères
est faible voire nulle. En effet, lorsqu'une fissure est totalement comblée
par un individu, la touffe est souvent si compacte que l'implantation d'une
autre Joubarbe est très difficile et improbable. Par contre, l'individu
occupant la fissure continue lui à disséminer par voie végétative
ou sexuelle. Il est donc logique et probable que les populations en habitat
saxicole et rupestre soient plus riches en individus ancestraux persistants
que les populations en dalles et pelouses sèches, pour une même
espèce. Comme l'on constate souvent une hétérogénéité
supérieure des populations saxicoles de Sempervivum par rapport
aux populations en pelouses, pour une même espèce, peut-être
faut-il y voir une relation de cause à effet, voire un élément
de preuve ? Néanmoins, cette raison n'est sûrement pas la
seule, le broutage des tiges florales par le bétail, favorisant ainsi
la multiplication végétative en pelouse, en est une autre, et
la plus grande diversité en micro-biotopes
des milieux rocheux par rapport aux pelouses est également à prendre
en compte.
La possibilité de persistance de clones ancestraux dans
une population donnée reste bien sûr du domaine de la théorie
et ne peut être objectivement démontrée car il n'est pas
possible de déterminer en pratique l'age d'un individu naturel de Sempervivum
(individu colonial à vie longue et indéfinie mais composé
lui-même d'éléments unitaires à vie courte et définie :
les rosettes monocarpiques). L'absence
apparente de phénomènes de sénescence dans ce genre incite
cependant à considérer cette possibilité comme hautement
probable.
Dans une population donnée, seuls les individus issus ultérieurement
de la reproduction sexuée pourront présenter une variation à
support génétique par rapport aux éventuels individus ancestraux
persistants, (cf. tous les autres facteurs évoqués). Dans des
populations où multiplication végétative et reproduction
sexuée s'équilibrent, la persistance prolongée de clones
ancestraux constitue donc un facteur d'hétérogénéité
de la population, mais ce facteur est très atténué par
le fait que ces clones ancestraux persistants continuent évidemment à
participer à la reproduction sexuée et au brassage des gènes,
et sont donc par leur présence un frein à une dérive progressive
des caractéristiques génotypiques
globales de cette population.
La possibilité de persistance de clones ancestraux dans
une population a donc des aspects paradoxaux : elle agit tout à
la fois comme un facteur de variabilité entre les individus et un facteur
de stabilité au niveau de la population.
1.3.4.
Mutations somatoclonales
Par "mutation somatoclonale", "mutation de bourgeon" ou "mutation
végétative", on désigne des modifications génétiques
spontanées survenant aléatoirement lors des mitoses des cellules
des méristèmes végétatifs.
Contrairement aux animaux, les plantes sont des organismes à embryogénèse
continue, donc, si une telle modification est viable, elle sera le point de
départ d'une lignée cellulaire possédant un génotype
original et différent du génotype de départ.
Ce phénomène aboutit surtout à des chimères,
c.à.d. à l'association dans un même point végétatif
, et donc dans les organes qui en sont ultérieurement issus, de lignées
cellulaires différentes : la lignée originelle et la ou les lignée(s)
mutée(s). Il semble en effet rare qu'une lignée mutée prennent
complètement le dessus sur la lignée originelle, mais ce n'est
pas impossible. De même, la lignée originelle est susceptible de
supplanter la lignée mutée avec le temps, c'est le cas bien connu
du "retour aux type" de certains cultivars
horticoles par exemple, cas très fréquent chez les plantes panachées,
leurs zones blanches correspondant à une lignée cellulaire mutée
incapable de synthétiser la chlorophylle.
Les mutations somatoclonales induisent donc au départ une
variabilité génétique interne à l'individu, puis
secondairement au clone. La probabilité de transmission sexuelle
de ce genre de variations est relativement faible puisque les zones reproductives
des méristèmes sont
des zones quiescentes lors des phases végétatives. Cependant,
ces variations peuvent se maintenir et diffuser chez les plantes disposant de
moyens actifs de multiplication végétative.
Pour que les mutations somatoclonales jouent un rôle non
négligeable dans la variabilité globale d'un groupe de plantes
il faut...
- ... que chaque clone ait une durée de vie suffisamment
longue pour qu'apparaissent ces mutations et que la pression de sélection
puisse s'exercer sur elles.
- ... que ces mutations végétatives puissent se
transmettent activement par des processus spontanés de multiplication
végétative.
Or, ces deux conditions sont remplies chez les Joubarbes !
Au niveau théorique, les mutations somatoclonales pourraient
donc jouer un rôle dans la variabilité de Sempervivum. En
pratique, comme on l'a signalé plus haut, rien ne permet de le démontrer.
Cependant, il n'est pas exclu que des mutations somatoclonales soient l'explication
de certaines "intrications" d'individus in situ. En effet, il n'est pas
rare de constater que certaines touffes de Joubarbes sont constituées
non pas d'un clone unique mais de deux (ou plus) clones légèrement
différents. L'explication la plus simple est bien sûr celle de
rejets détachés et baladeurs, et c'est très certainement
le cas la plupart du temps, mais des mutations somatoclonales apparues dans
l'individu initial de la touffe ne peuvent être exclues.
1.3.5.
Conséquences sur la technique nomenclaturale
Les modalités complexes et malconnues de l'individualisation
du réel taxon que représente
un agrégat allopolyploïde
ou un complexe polyphylétique
permettent de mieux comprendre combien peut être dépassée
et réductrice, donc inadaptée et malcommode, la notion classique
de Type nomenclatural à ce
genre de plante. La réduction de la définition d'un taxon à
un exemplaire-Type est une pratique anachronique et parfaitement désuète,
une curieuse survivance de l'époque des conceptions fixistes et créationnistes.
Par analogie avec l'informatique théorique moderne qui
en est maintenant à l'ère de la logique floue (au dogme
binaire du oui ou non qui a longtemps fondé cette
technologie, s'ajoutent désormais tous les états intermédiaires
du oui et non et le peut-être). La prochaine
(r)évolution de la botanique systématique,
après le coup de balai apporté par les théories darwiniennes,
sera peut-être de parvenir à la systématique floue...
(ce qui ne signifie pas confuse) où un taxon ne se définirait
plus par les caractères d'un individu mais avant tout par l'association
d'une population (au sens large) et d'un contexte, et sans limite nette entre
taxons, un individu pouvant être non pas l'un ou l'autre mais également
l'un et l'autre, pourquoi pas ? L'approche phytosociologique était
un espoir de voir évoluer la systématique classique, malheureusement
la phytosociologie s'est elle-même pour une part égarée
et embourbée dans des concepts descriptifs et nomenclaturaux fumeux et
étriqués (toujours et encore des cases, des boîtes et des
tiroirs...).
2.
Conclusion
On constate donc dans le genre Sempervivum :
- L'homogénéité globale des taxons de ce
genre.
- Un large éventail de variation interne à chaque
taxon.
- Un manque de fixité dans les caractères spécifiques,
y compris les caractères floraux.
- Une faible différenciation morphologique de certains
taxons, voire un continuum observé entre eux.
- L'absence de barrières génétiques entre
les espèces, et même une grande interfertilité de celles-ci.
- Une fréquente fertilité fonctionnelle des hybrides
interspécifiques naturels.
- La rareté de l'élimination spontanée in
situ des hybrides naturels.
- Un haut niveau de polyploïdie,
avec maintien des formes diploïdes
originelles, et grande variété des nombres chromosomiques
de base.
- Une multiplicité de formes géographiques plus
ou moins bien différenciées à l'intérieur de chaque
espèce, évoquant des processus d'endémisation
en cours.
Toutes ces constatations tendent vers une même conclusion
:
Le genre Sempervivum L. est très probablement
un groupe végétal sinon d'apparition récente, du moins
ayant présenté une expansion partielle relativement récente,
et actuellement dans une phase dynamique de son évolution et de la différenciation
de ses populations, donc de sa spéciation.
Il est donc peut-être illusoire d'espérer enfermer
ce bouillonnement de la vie dans un carcan nomenclatural rigide, ces plantes
n'ayant que faire de nos étiquettes...
________________________
Avant de quitter le vaste sujet de la variabilité dans
ce genre, adjoignons-lui quelques...
3.
;-) "Travaux pratiques"...
Toutes les notions qui viennent d'être abordées l'une
après l'autre ont pu vous paraître souvent obscures, parfois artificielles
et toujours embrouillées. C'est un peu vrai...
Alors, fatigué d'un tel ramassis d'âneries et de
coupages de cheveux en quatre, vous balancez rageusement votre ordinateur par
la fenêtre et prenez la direction des cimes les plus proches : assez de
théorie ! du concret ! du terrain !
Supposons que vous portiez vos pas et votre enthousiasme par exemple
vers une vallée des Alpes du Piémont italien, car, pas complètement
ignare, vous savez pouvoir y trouver aisément 4 espèces de Joubarbes
bien individualisées et immédiatement identifiables :
- S. arachnoideum : c'est petit et plein de poils
au sommet...
- S. tectorum : c'est grand et tout lisse...
- S. montanum : c'est poisseux, trapu et ça
fleurit rouge...
- S. grandiflorum : ça pue et ça fleurit
jaune...
Fastoche !
Néanmoins, une fois sur place (imaginons que vous traîniez
vos guêtres aux alentours de 1800 à 2000 m) vous avez beau
écarquiller les yeux et vous secouer la tête dans tous les sens
: rien à faire, vous n'arrivez qu'à grand peine à identifier
le quart de ce que vous avez sous le nez ! Que sont tous ces machins rondouillards
et plus ou moins fleuris un peu partout ? Des Joubarbes ? Oui,
ça au moins c'est sûr... Mais pour ce qui est de les faire rentrer
dans une boîte à 4 tiroirs, çà coince !
Au bord de la crise de nerf, vous vous mettez alors à regretter
ce crétin de document. En persistant dans sa lecture, vous auriez sans
doute pu y apprendre que ces quatre espèces étaient par elles-mêmes
très variables et parfaitement interfertiles. Or, 4 types spécifiques
interfertiles qui cohabitent engendrent 6 types hybrides...
- Non, non, ce n'est pas de la génétique
mais de l'arithmétique ! -
Comme ces types hybrides ne sont pas des individus fugaces mais
se maintiennent durablement, disséminent et peuvent donc constituer de
véritables populations, votre boîte à tiroirs doit donc
déjà s'agrandir à 4 + 6 = 10 cases :
... les 4 espèces de départ auxquelles s'ajoutent
:
- S. ×christii (S. montanum ×
grandiflorum)
- S. ×hayekii (S. tectorum ×
grandiflorum)
- S. ×vaccarii (S. arachnoideum ×
grandiflorum)
- S. ×barbulatum (S. arachnoideum ×
montanum)
- S. ×piliferum (S. arachnoideum ×
tectorum)
- S. ×schottii (S. montanum ×
tectorum)
- Je vous sens perplexe... -
De plus, l'une des 4 espèces de départ présente
souvent en ces lieux un aspect identique à une cinquième espèce
qui normalement n'a rien à faire ici ! (S. tectorum
s'y présente sous sa forme glaucum et celle-ci ressemble parfois
comme deux gouttes d'eau à S. wulfenii hors floraison).
- Oui, c'est cela, prenez un siège... -
Et si par malheur (ou par bonheur) votre site d'investigation
se situe vers l'Est du Gran Paradiso, vous pouvez rajouter S. allionii
à votre liste locale (et de 11 ! ) et...
- Excusez-moi, vous vouliez dire quelque chose ?
-
...Oui, bien sûr que je sais que S. allionii
est une plante réputée présente dans les seules Alpes-Maritimes,
mais si elle a décidé de pousser là aussi, ce n'est quand
même pas ma faute ! Reprenons : ...comme c'est une Jovibarba,
sa floraison est donc bien caractéristique et aisément identifiable.
Oui, mais en dehors de celle-ci, elle ressemble parfois bigrement à certains
hybrides de S. grandiflorum racornis par le soleil.
- Tiens, la sueur commence à vous perler au front...
-
Cependant, S. allionii ne produit pas d'hybrides naturels
connus avec les 4 espèces locales de Sempervivum proprement dit,
ce qui permet de mettre un point final à votre liste.
- Ah ! vous me paraissez récupérer un peu...
-
Cependant ce n'est pas tout : des parents morphologiquement aussi
variables que toutes ces Joubarbes n'ont aucune raison d'engendrer une descendance
hybride qui le soit moins qu'eux !
- Voulez-vous un peu d'eau fraîche ? -
De plus, tous ces hybrides sont plus ou moins fertiles (et interfertiles... ),
et l'inceste ne leur posant pas trop de problèmes moraux, des rétrocroisements
avec leurs parents vont survenir avec à terme l'introgression de certains
caractères de certaines espèces dans d'autres.
- Que vous arrive-t-il ? Vous êtes tout pâle...
-
Et même si certains rejetons de toutes ces fornications
sont stériles, qu'importe, puisque cela ne les empêche pas de se
maintenir et disséminer par voie végétative...
- Dites, c'est quoi votre tremblement ? -
Au lieu des 4 prévues au départ, vous vous retrouvez
donc avec une liste de 11 dénominations, mais cela ne signifie pas une
liste limitative de 11 morphotypes. En effet, le nombre approximatif de ceux-ci
peut être évalué à... en arrondissant... euh... disons...
environ à... une infinité !
- Non attendez ! Revenez à vous ! Je ne
vous ai pas encore parlé des hybrides triples... -
Non décidément, les Joubarbes, c'est pas toujours
simple !
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